‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 573 sur 1093 · POLYEUCTE, NÉARQUE · texte numérisé non relu

POLYEUCTE, NÉARQUE

NÉARQUE

OÙ pensez-vous aller ?

POLYEUCTE

Au temple, où l'on m'appelle.

KÉAEQUE.

Quoi ! vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle! Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien ?

POLYEUCTE

Vous par qui je le suis , vous en souvient-il bien.'

doit pas dire que sa femme doit coûter des regrets à Sévère ; c'est Tencourager à l'aimer. Qui jamais a parlé à sa femme du beau feu de ramant de sa femme? Pauline a un étrange père et un étrange mari. Sans l'amour et le caractère de Sévère, la pièce était très-liasardée ; et l'hôtel de Rambouillet pouvait avoir pleinement raison. Jusqu'ici il n'y a encore rien de tragique; c'est une femme qui veut que son mari ménage son amant , et qui se ménage elle-même entre l'un et l'autre. (V.)— Un étrange père, nous en convenons , car sa politique est à la fois artilicieuse et Lasse ; mais , loin d'être un personnage étrange , Polyeucte est souvent sublime. (P.)

' Les dépens d'un beau feu ne devaient avoir place que dans les romans de Scudéri. (V.)

2 Le sens est, songez, mon mari, que mon amant est un t/rand seigneur qu'il ne faut pas choquer: cela semble avilir son mari. (V.)

-' Vers de comédie. (V.)

NEARQUE.

J'abhorre les faux dieux.

POLYEUCTE

Et moi , je les déteste.

NÉARQUE

Je tiens leur culte impie.

POLYEUCTE

Et je le tiens funeste.

NÉARQUE

Fuyez donc leurs autels.

POLYEUCTE

Je les veux renverser ' , Et mourir dans leur temple , ou les y terrasser. Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux deshom- Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes : [mes C'est l'attente du ciel , il nous la faut remplir ; Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir. Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connaître De cette occasion qu'il a si tôt fait naître , Où déjà sa bonté, prête à me couronner. Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.

NÉARQUE

Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.

POLYEUCTE

On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.

NÉARQUE

Vous trouverez la mort,

POLYEUCTE

Je la cherche pour lui.

NÉARQUE

Et si ce cœur s'ébranle ?

I C'est une tradition que tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évéque de Vence, Godcau , condamnèrent cette entreprise de Polyeucte : on disait que c'est un zèle imprudent ; que plusieurs évèques et plusieurs synodes avaient expressément défendu ces attentats contre l'ordre et contre les lois ; qu'on refusait même la communion aux chrétiens qui , par des témérités pareilles , avaient exposé l'Église entière aux persécutions : on ajoutait que Polyeucte et même Pauline auraient intéressé bien davantage si Polyeucte avait simplement refusé d'assister à un sacrilice idolâtre fait en l'honneur de la victoire de Sévère. Ces réflexions me paraissent judicieuses; maisil me parait aussicjue le spectateur pardonne à Polyeucte son imprudence , comme celle d'un jeune homme pénétré d'un zèle ardent que le baptême fortifie en lui : il n'examine pas si ce zèle est selon la science. Au théâtre, on se prête toujours aux sentiments naturels des personnages; on devient enthousiaste avec Poljeucte, inflexible avec Horace, tendre avec Chimène; le dialogue est vif, et il entraine. Il est vrai que les esprits philosophes, dont le nombre est fort augmenté, méprisent beaucoup l'action de Polyeucte et do Néarque; ils ne regardent ce Néarque que comme un convulsionnaire qui a ensorcelé un jeune imprudent. Mais le parterre entier ne sera jamais philosophe; les idées populaires seront toujours admises au théâtre. (V.) — Le profond mépris que Voltaire témoigne pour les idées religieuses de Polyeucte, tout en convenant qu'au théâtre on doit toujours se prêter aux sentiments naturels des personnages, prouvequ'il était trop prévenu contre le sujet pour juger sainement la pièce. (P)

POI.YEUCTE.

Il sera mon appui.

NÉARQUE

Il ne commande point que Ton s'y précipite.

POLYEUCTE

plus elle est volontaire, et plus elle mérite.

NÉA.RQUE.

11 suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

POLYEUCTE

On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.

NÉARQUE

Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.

POLYEUCTE

Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.

NÉARQUE

Par une sainte vie il faut la mériter.

POLYEUCTE

Mes crimes, en vivant , me la pourraient ôter. Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure ? Quand elle ouvre le ciel , peut-elle sembler dure? Je suis chrétien , Néarque , et le suis tout à fait ; La foi que j'ai reçue aspire à son effet '. Qui fuit croit lâchement , et n'a qu'une foi morte.

NÉARQUE

Ménagez votre vie , à Dieu même elle importe ; Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.

POLYEUCTE

L'exemple de ma mort les fortifîra mieux.

NÉARQUE

Vous voulez donc mourir ?

POLYEUCTE

Vous aimez donc à vivre ?

NÉARQUE

.Te ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre. Sous l'horreur des tourments je crainsde succomber.

POLYEUCTE

Qui marche assurément n'a point peur de tomber : Dieu fait part, au besoin , de sa force infinie. Qui craint de le nier , dans son âme le nie , Il croit le pouvoir faire , et doute de sa foi.

NÉARQUE

Qui n'appréhende rien présume trop de soi.

POLYEUCTE

J'attends tout de sa grâce , et rien de ma faiblesse. Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse! D'où vient cette froideur ?

NÉARQUE

Dieu même a craint la mort.

POLYEUCTE

Il s'est offert pourtant ; suivons ce saint effort; Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles.

' Tout à fait ne doit jamais entrer dans la poésie; dune foi qui asiiirc à son effet n'est pas un vers correct et élégant. (V.)

POLYEUCTE, ACTE II, SCÈNE VI. 3s<J

' Il faut (je me souviens encor de vos paroles) Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang • Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Hélas! qu'avez- vous fait de cette amour parfaite Que vous me souhaitiez , et que je vous souhaite.' S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux Qu'à grand'peine chrétien j'en montre plus que vous ?

NÉARQUE

Vous sortez du baptême , et ce qui vous anime, C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime; Comme encor tout entière, elle agit pleinement, Et tout semble possible à son feu véhément : Mais cette même grâce en moi diminuée, Et par mille péchés sans cesse exténuée , Agit aux grands effets avec tant de langueur. Que tout semble impossible à son peu de vigueur . Cette indigne mollesse et ces lâches défenses Sont des punitions qu'attirent mes offenses ; Riais Dieu , dont on ne doit jamais se défier, Rie donne votre exemple à me fortifier ^ . Allons , cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes; Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir, Comme vous me donnez celui de vous offrir!

POLYEUCTE

A cet heureux transport que le ciel vous envoie , Je reconnais Néarque, et j'en pleiu-e de joie.

Ne perdons plus de temps ; le sacrifice est prêt ; Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt; Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule^ Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule; Allons en éclairer l'aveuglement fatal ^ ; Allons briser ces dieux de pierre et de métal 4 : Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste; Faisons triompher Dieu : qu'il dispose du reste.

NÉARQUE

Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous , Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous ■'.

" Il fallait pour me fortifier. .l'ai cru apercevoir dans le public, aux représentations, une secrète joie que Polyeucte allât commctire cette action , parce qu'on espérait qu'il vn serait puni, et que Sévère épouserait sa femme. Kn effet, c'est à Sévère qu'on s'intéresse; et le public prend toujours, sans (|u'il s'en aperçoive, le parti du hérosamant contre le mari qui n'est pas héros. (V.)

2 Voilà un exemple d'un mot bas noblement employé. ( V.)

3 En éclairer est dur à l'oreille. Il faut éviter ces cacophonies : de plus , on éclaire des yeux ; on n'éclaire point un aveuglement, on le dissipe, on le guérit. (V.)

4 C'est sans doute une action très-ridicule et très-coupable. Un seigneur turc qui, dans Constantinople, irait briser les statues de régliseclirélit'iuie pciidanl la grand'messc, passerait pour un fou, <:t sérail si'vèrcincnl puni par les Turcs mêmes. Nous renvoyons le lecteur aux notes précédentes. (V.)

5 Néarque ne fait ici que répéter en deux vers languissants cf qu'a dit Polyeucte ; aussi j'ai vu souvent supprimer ces vers à If représen talion. (V.)

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