‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 58 sur 1093 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

N'eu doute plus, mon cœur, un amant hypocrite ,

P'eignant de m'adorer, brille pour llippolyte :

Ooi'ise m'en a dit le secret rendez-vous

Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous ;

Kt pour les y surprendre elle m'y doit conduire.

Sitôt que le soleil commencera de luire.

]\Iais qu'elle est paresseuse à me venir treuver ' !

La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever.

Toutefois, sans raison j'accuse sa paresse :

La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse :

Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour.

Ont troublé mon repos avant le point du jour ;

ftlais elle, qui n'en fait aucune expérience.

Etant sans intérêt, est sans impatience.

ïoi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci ,

Ne tarde plus , volage , à te montrer ici ;

Viens en hâte affermir ton indigne victoire ;

Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire;

Viens signaler ton nom par ton manque de foi.

Le jour s'en va paraître ; affronteur, hàte-toi.

IMais, hélas! cher ingrat, adorable parjure,

IMa timide voix tremble à te dire une injure;

Si j'écoute l'amour, il devient si puissant,

• Nous avon.s déjà remarqué que le mot trouver 8'écrivail et 0 prononçait encore ainsi vers la lin du dix-scpliOuie siècle.

Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent :

Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute.

Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route.

Je crains ce que je cherche , et je ne connais pas

De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas.

Ah , mes yeux ! si jamais vos fonctions propices

A mon cœur amoureux firent de bons services ,

Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir :

Le moyen de me plaire est de me décevoir ;

Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires,

Vous êtes de mon heur les cruels adversaires.

Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour,

Dissiper une erreur si chère à mon amour.

Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate,

Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte.

Mais je te parle en vain , et l'aube , de ses rais ,

A déjà reblanchi le haut de ces forêts.

Si je puis me fier à sa lumière sombre.

Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre ,

J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui ,

Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui.

Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte

Que tu puisses l'entendre à travers cette porte.

Page 1