SCENE IV
POLYEUCTE
PAULINE, SK.VÉRE, FABIAN; GARDES.
PAULINE
Mais quel dessein en ce lieu vous amène , Sévère? aurait-on cru qu'un cœur si généreux Pût venir jusqu'ici braver un malheureux?
POLYEUCTE
Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite; À ma seule prière il rend cette visite.
Je vous ai fait , seigneur, une incivilité * , Que vous pardonnerez à ma captivité.
Possesseur d'un trésor dont je n'étais pas digne , Souffrez avant ma mort que je vous le résigne ■* , Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux Aux mains du plus vaillant et du plushonnête homme Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome. Vous êtes digne d'elle , elle est digne de vous ; Ne la refusez pas de la main d'un époux : S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre. Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre ;
1 Pauline doit-elle tant insister sur l'amour qu'elle exige d'un mari pour lequel elle n'a point d'amour? Peut-être ce dépit ne sied qu'aune amante qu'on dédaigne, et non à une épouse dont le mari va être exécuté. Tout sentiment qui n'est pas .'i sa place sèche les larmes qu'une situation attendrissante faisait couler. Il ne s'agit pas ici que Pauline soit aimée, il s'ag-it qu'on ne tranche pas la tète à son mari. Cependant , comme les femmes veulent toujours être aimées, ce vers est dans la nature et il doit plaire. (V.) — Quoi! Voltaire suppose encore que Pauline n'aime pas son mari ! D'après cette étrange supposition, rien ne doit plus étonner dans ses remarques. ( P.)
2 Rendre visite et incivilité ne doivent Jamais être employés dans la tragédie. (V.)
3 Cette étrange idée de prier Sévère de venir pour lui céder sa femme ne serait pas tolérable en toute autre occasion ; on ne peut l'approuver que dans un chrétien qui n'aime que le martyre. Celte cession, d'ailleurs lâche et ridicule, peut devenir héroïque par le niotif. Le philosophe même peut être touché; car le philosophe sait que chacun doit parler suivant son caractère. Cependant on peut dire que cette cession n'a rien d'attendrissant, parce ((u'elle n'a rien do nécessaire; que c'est une chose que l'olyeucte peut également faire ou ne faire pas, qui n'est point fondée dans l'intrigue de la pièce , un hors-d'oeuvre qui ne va point au coeur. 11 semble qu'il cède sa femme pour avoir le plaisir de la céder. Mais cela produit de très giaudes beautés dans la scène suivante. (V.)