FÉLIX, ALBIN, CLÉON
FÉLIX
Albin , as-tu bien vu la fourbe de Sévère • ? As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère = ?
ALBIN
Je n'ai vu rien en lui qu'un rival généreux , Kt ne vois rien en vous qu'un père rigoureux.
FÉLIX
Que tu discernes mal le cœur d'avec la mine ^ ! Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline ! Et, s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui Les restes d'un rival trop indignes de lui ^. Il parle en sa faveur, il me prie , il menace , Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce; Tranchant du généreux , il croit m'épouvanter ; L'artiflce est trop lourd pour ne pas l'éventer. Je sais des gens de cour quelle est la politique , J'en connais mieux que lui la plus fine pratique '■>. C'est en vain qu'il tempête'' et feint d'être en fureur ;
• Je ne doute pas que Corneille n'ait voulu faire contraster la hassv'sse de Félix avec la grandeur de Sévère. Les oppositions sont belles en peinture , en poésie , en éloquence. Homère a son Thersite ; l'Arioste ason Brunel : il n'en est pas ainsi au théâtre ;
es caractères lâches n'y sont presque jamais tolérés : on ne veut pas voir ce qu'on méprise. Non-seulement Félix est méprisable , mais il se trompe toujours dans ses raisonnements *. Il prétend que Sévère méprise dans Pauline les restes de Polyeucte. Cependant Sé\ère aime passionnément ces restes. Il a beau dire que Sévère tempête , qu'il tranche du généreux, et qu'au fond c'est un fourbe ; il devrait bien voir que Sévère n'a pas besoin de l'être. En général , tout ce qui n'est que politique est froid au théâtre ; et la politique de Félix est aussi fausse que lâche. S'il croit que Sévère se soucie peu de Pauline , il ne doit pas croire qu'il veuille se venger. Pourquoi ne pas donner à Félix un grand zèle pour sa religion? Cela ferait un bien meilleur contra.ste avec le zèle de Polyeucte pour la sienne. ( V.) — Voltaire nous parait se tromper ; ce contraste ne produirait entre le gendre et le beau-père qu'une scène de controverse déplacée dans une tragédie. (P.)
* Le mot de misère , qu'on emploie souvent en vers pour malheur, peut n'être pas convenable ici, parce qu'il peut être entendu de la misère , c'est-à-dire de la bassessedes sentiments. (V.)
3 Ce vers est trop du ton de la comédie. ( V. )
4 Les restes d'un rival , expression toujours déshonnéte, et du discours familier. ( V. )
5 Tranchant du généreux... Vartifice est trop lourd... la plus fine pratique ; tout cela est bourgeois et comique. ( V.)
fi Ce mot n'est que burlesque. (V.)
C'est précisément ce qui décide le plnceaa du maître dans le caractère de Félix. On aime à voir sa politique basse et artificieuse toujours trompée : c'est un homme vicieux puni , comme le disait Kégnier, par son propre vice. ( 1'.)
.Te vois ce qu'il [néiHid auprès de l'empereur. De ce qu'il me demande il m'y ferait un crime : Épargnant son rival , je serais sa victime ; Et s'il avait affaire à quelque maladroit , Le piège est bien tendu , sans doute il le perdroit ' : Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule ; Il voit quand on le joue , et quand on dissimule ; Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons , Qu'à lui-même au besoin j'en ferais des leçons.
ALBIN
Dieux! que vous vous gênez par cette déQance !
Pour subsister en cour c'est la haute science '.
Quand une fois un homme a droit de nous haïr,
Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir -,
Toute son amitié nous doit être suspecte.
Si Polyeucte enûn n'abandonne sa secte ,
Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit.
Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.
ALBIN
Grâce, grâce, seigneur! que Pauline l'obtienne!
FÉLIX
Celle de l'empereur ne suivrait pas la mienne ^ ;
Et, loin de le tirer de ce pas dangereux ,
Ma bonté ne ferait que nous perdre tous deux.
ALBIN
Mais Sévère promet. . .
FÉLIX
Albin , je m'en défle.
Et connais mieux que lui la haine de Décie, En faveur des chrétiens s'il choquait son courroux, Lui-même assurément se perdrait avec nous.
Je veux tenter pourtant encore une autre voie. Amenez Polyeucte; et si je le renvoie, S'il demeure insensible à ce dernier effort, Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort.
Votre ordre est rigoureux.
FÉLIX
Il faut queje le suive, Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive.
' Toute cette tirade , et ces expressions bourgeoises , j'en ai tant vu de toutes les façons, et f en ferais des leçons au besoin, et s'il avait affaire à un maladroit, sont absolument mauvaises. 11 faut savoir avouer les fautes , comme admirer les beautés. (V.)
^ Pour subsister en cour est une expression bourgeoise. La haute science pour subsister en coî/r n'est pas de fiiire couper le cou à son gendre avant de demander l'ordre de l'empereur; il faut des raisons plus fortes. I.e zèJe de la religion suflisait, et pouvait fournir des choses sublimes. (V.)
3 Qui lui a dit que la grâce de l'empereur ne suivrait pas la sienne? au contraire , il doit présumer que l'empereur trouvera fort bon (ju'il n'ait pas fait couper le cou à son gendre, et qu'il attende des ordres positifs. ( V.)