POMPÉE, ACTE I, SCENE I
Pliarsale a décidé ce qu'ils n'osaieiil jdger.
Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides
Par le débordement de tant de parricides ,
Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,
Sur ses champs empestés confusément épars ,
Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes ,
Kt dont les troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire la guerre au reste des vivants ,
Sont les titres affreux dont le droit de l'épée ,
Justifiant César, a condamné Pompée.
Ce déplorable chef du parti le meilleur,
Que sa fortune lasse abandonne au malheur.
Devient un grand exemple , et laisse à la mémoire
Des changements du sort une éclatante histoire.
il fuit, lui qui , toujours triomphant et vainqueur,
Vit ses prospérités égaler son grand cœur; [villes.
Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos
Et , contre son beau-père ayant besoin d'asiles ,
Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux
Où contre les Titans en trouvèrent les dieux • :
11 croit que ce climat , en dépit de la guerre ,
Ayant sauvé le ciel , sauvera bien la terre ,
Kt dans son désespoir à la fin se mêlant ,
Pourra prêter l'épaule au monde chancelant =*.
Oui , Pompée avec lui porte le sort du monde,
El veut que notre Egypte , en miracles féconde,
on doil convenir qu'ils ontjugei par la bataille itiùme. Crschani})» eiujicslés, ces mii)il(i(/nes de mûris qui se veiif/cnt, ces déùonlemeiils de parricides , ces Iroiies pourris, étaient notés par Boileau comme un exemple d'enflure et de déclamation. Il l'allail dire simplement :
I.e destin se déclare ; c( le droit de l'épce, Ju^tiQaul César, a condamné Pompée.
C'était parler en roi. Les vers ampoulés ne conviennent pas dans un conseil d'État. Il n'y a donc qu'à retranciier des vers sonores cl inutiles, pour que la pièce commence noMement; car l'ampoulé n'est pas plus noble ((uc conveiiahle. (V.)
' Une di'route orgueilleuse qui elierelie un asile \w. présente ni une idée vraie, ni mie idée nclle. Oii les dieux en trouvèrent contre les Titans est une idée (|ui pourrait être admise dans une ode , où le poète se livre <i l'enthousiasme ; mais dans un conseil on parle sérieusement. De plus, Pompée serait ici le dieu, et César le 'l'il.ui; et, si une comparaison poéli(iue était une raison, c'(!n serait une en laveur de Pompée. (V.)
' Il croit que ce climat, en dépit de la guerre... l'ourra prêter l'épuule au nioudc chaucclaut ,
est dans ce mèmi- genre de déclamation ampoulée. I.ucain luimême n'est pas tombé dans C(; défaut. Observez (pie , dans celte (Iccjanialion , prc'ler l'cpaule est du genre familier : eiilin un climat (pii /irèle ré/uiule forme une idée trop incolK'renle. Comnii'nt l'auleurde Cinua pul-il se livrer à un pareil plK'bus? c'est (|u'il veuille mauvais criti(pies(|ui ne trouvèrent pas les beaux vers de Ciuna a.ssez relevés; c'est que de son lempson n'avail ni connaissanc<^ ni goùl : cela est si vrai, que lioileau fut le premier qui lit connailre combien re commeneeminl est défectueux. (V.^
Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui ' , Et relève sa chute , ou trébuche sous lui.
C'est de quoi , mes amis , nous avons à résoudre , Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre : S'il couronna le père, il hasarde le fils; Et, nous l'ayant donnée, il expose Meniphis. Il faut le recevoir, ou hiUer son supplice. Le suivre , ou le pousser dedans le précipice. L'un me semble peu siU", l'autre peu généreux ; Et je crains d'être injuste , ou d'être malheureux. Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie : C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser A quel choix vos conseils doivent me disposer. Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire D'achever de César ou troubler la victoire ' ; Et je puis dire enfin que jamais potentat JN'eut à délibérer d'un si grand coup d'Klat ^.
PHOTIN
Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées ■•, La justice et le droit sont de vaines idées ; Et qui veut être juste en de telles saisons Balance le pouvoir, et non pas les raisons ^.
Voyez donc votre force ; et regardez Pompée , Sa fortune abattue , et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état : Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale <* ; Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains i ,
' Appui n'est pas l'opposé de sépulcre; mais c'est une Irèsiégère faute. (V.)
^ On peut dire également ici de troubler ou troubler , parce que le de répété est désagréable. Mais troubler n'est pas le mot propre; \\\w. victoire troublée n'a pas un sens assez déterminé , assez clair. (V.)
■i L'usag(> veut aujourd'hui que délibérer soit suivi de sur : mais le de est aussi permis. On délibéra du sort de Jactpies II dans le conseil du prince d'Orange : mais je crois que la règle est de pouvoir employer le de quand on spécilie les intérêts dont on parle. Ou délibère aujourd'hui de la nécessité, oasur la nécessité d'envoyer des secours en Allemagne; on délibère surcU'. grands intérêts, .sardes points importants. (V.)
4 Les choses vidées n'est pas du style noble ; de plus , on vi(|(> un procès, une querelle; on ne vide pas une cho.se. (V.)
5 En de telles saisons est pour la rime, nalancc le pouvoir, et lion pas les raisons; il veut dire, examine ce qu'il peut , et non pas ce qu'il doit ; mais il ne l'exprime pas. On ne balance point le pouvoir; cetteexpressionesl impropre etobscure, et c'est i)récisément les raisons polili(iues(iu'on balance. (V.)
'■ Piteusement, curée, expressions basses en poésie. (V.) 7 Perdue n'est pas le mot propre, on ne fuit pas ce qu'on a perdu. (V.) — On fuit une ville ipi'on a perdue en défendant mal sa liberté, dont on s'était déclaré le protecteur; on la fuit jiar un senlinientde honte de l'avoir laissée en proie aux Ivrans qu'on s'étail (lalle de vaincre : i^t voil.T ce que Rome se promctl.ii! de l'appui de Pompée. (P.)
POMPÉK, ACTE I, SCÈNE I.
A qui par sa défaite il met les fers aux mains ; Il fuit le désespoir des peuples et des princes Qui venjïeraient sur lui le sang de leurs provinces , Leurs États et d'argent et d"hommes épuisés , Leurs trônes mis en cendre , et leurs sceptres brisés ; A uteur des maux de tous , il est à tous en butte , Kt fuit le monde entier écrasé sous sa chute '. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis? L'espoir de son salut en lui seul était mis, Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe , Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé * , Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé? Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, A force d'être juste on est souvent coupable ; Et la fidélité qu'on garde imprudemment , A près un peu d'éclat , traîne un long châtiment , Trouve un noble revers , dont les coups invincibles ^ , Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.
Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux ; Rangez-vous du parti des destins et des dieux ; Kt sans les accuser d'injustice ou d'outrage -^ , Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage; Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux, Lt, pour leur obéir, perdez le malheureux. Pressé de toutes parts des colères célestes ^ , Il en vient dessus vous faire fondre les restes ^ ; Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober, 'Joule prête de ciioir, cherche avec qui tomber. Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime 7 ; Elle marque sa haine , et non pas son estime * ;
' Commonl peut-on fuir l'univers écrasé: comment et où fuir quand on est écniséavec cet univers? celle métapliore n'est pas plus juste qu'un climat qui prête l'épaule. (V.)
* Un/aix sous qui l'un se trouve foudroyé est encore une (le ces ligures fausses , une de ces images incohérentes qu'on ne peut admettre : un faix ne foudroie p;is. (V.)
^ Ces termes ne paraîtront pas justes à ceux qui exigent la pureté du langage et la justesse des ligures : en effet , un coup n'est pas invincible, parce qu'un coup ne comJjat pas. (V.) — Les c<>uj)S invincibles d'un revers sont en effet une expression très-vicieuse; mais des coups aux(iuels rien ne résiste sont, dans toutes les langues et chez tous les poêles, des coups invinci- Jiles. (P.)
4 Accusc-l-on les destins d'outrage? (V.)
5 Colère, substantif, n'admet point le pluriel. (V.)
6 Dessus vous est une faute contre la langue, eifaire fondre en est une contre l'harmonie : et quelle expression que les restis des colères! (V.)
7 La retraite de Pompée pcul-elle être représentée comme un crime, et comme un effet de sa haine contre Ptolémée? esl-ce ainsi ()ue s'exprime un ministre d'Étal? n'est-ce point aller au delà du Init? Tout le resledece morceau est d'une beautéachevée;el plus lefond (lu discours est naturel et vrai, plus les exagérations emphatiques sont déplacées. (V.)
8 O'iU' exagération d'un ministre d'Élat est trop évidemment fausse. Lbl-ceune preuve de haine que de demander un asile? CV.)
Il ne vient que vous perdre en venant prendre pori »
Et vous pouvez douter s'il est digne de mort !
Il devait mieux remplir nos vœux et notre attente ,
Faire voir sur ses nefs la victoire flotlante;
Il n'eût ici trouvé que joie et que festins » :
Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins.
J'en veux à sa disgrâce, et non a. sa personne :
J'exécute à regret ce que le ciel ordonne ;
Et du même poignard pour César destiné
Je perce en soupirant son cœur infortuné.
Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête
Mettre à l'abri la votre , et parer la tempête ^.
Laissez nommer sa mort un injuste attentat ■:
La justice n'est pas une vertu d'État.
Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes
Ise fait qu'anéantir la force des couronnes 4 :
Le droit des rois consiste à ne rien épargner;
La timide équité détruit l'art de régner ^. [dre ;
Quand on craint d'être injuste, on a toujours à crain-
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre ,
Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd ,
Et voler sans scrupule au crime qui lui sert ^.
' Fenant prendre port , expression trop triviale pour la tragédie. (V.)
^ On pourrait encore dire qaejoie et festins ne sont pas l'expression convenable dans la bouche d'un ministre d'État ; c'est ainsi qu'on parlerait de la réception d'une Lourgeoi.se. (V.)
3 On ne pare point une tempête. (V.) — Voltaire prodigue sans nécessité, <i ce qu'il nous semble, dans le cours de celle pièce, des observations grammaticales bien minutieuses, et qui ne sont pas toujours justes. Le commentaire est ici tellement surchargé dé ces remarques de détail , que le texte en est écrasé; et ce n'est guère que dans les observations qui tiennent plus aux idées qu'aux mots, que Voltaire se fait reconnaître. {PO
4 Ces deux vers obscurs et entortillés affaiblissent celle tirade : c'est d'ailleurs trop retourner, trop répéter la même cho.se. (V.)
5 Cette maxime horrible n'est point du tout convenable ici : il ne s'agit point du droit des rois contre d'autres rois, ni avec leurs sujets ; il ne s'agit que de mériter la faveur de Cé.sar. Ptolomée est lui-même une espèce de sujet, un vassal à qui on propose de flatter son maître par une action infâme. Ainsi la dernière partie du discours de Pliotin pèche contre la raison autant que contre la morale. (V.)
'' C'est ce qu'on a dit quelquefois des ministres; mais ils ne parlent jamais ainsi. Un homme qui veul faire passer son avis ne lui donne point de si abominables couleurs. La Saint-Barlhelemy même ne fut point présentée dans le con.seil de ( harles IX conmie un crime , mais comme une sévérité nécessaire. La tragédie est une imitation des mœurs, etnonpasuneamplilication de rhétorique. Cette faute de Corneille a perdu plusieurs auteurs : leurs personnages débitent avec un enthousiasme de poêle des maximes atroces et de fades lieux communs d'horreurs insipides, qui séduisent quelquefois le parterre dans un roman barbarement dialogué. On a récité sur le théâtre ci s vers :
r.hr.run a ses vcrlu.'î , ainsi qu'il n ses dieux. I.e .scepU-e absout toujours la main la plus coupable l-i- rriine n'est forf.iil que pour les ninllieureu(. Telle est doue de ces lieux l'influence cruelle,
POMPEE, ACTE I, SCiuNE 1
3Gi
C'est là mon senlinient. Acliillas ol Septime S'altaclieront peul-elre à quelque autre maxime, (lliaeun a son avis; mais quel que soit le leur, Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.
ACHILLAS
Seigneur, Photin dit vrai; mais, quoique de Pompée Je voie et la fortune et la valeur trompée, Je regarde son sang comme un sang précieux, Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les dieux. Ison qu'en un coup d'État je n'approuve le crime; Riais, s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime : Kt quel besoin ici d'une extrême rigueur! Qui n'est point au vaincu necraint point le vainqueur. Pveutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore; Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore ' : Mais , quoique vos encens le traitent d'immortel ' , Cette grande victime est trop pour son autel ; Et sa tête immolée au dieu de la victoire Imprime à votre nom une tache trop noire : Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer.
Que jusqu'à la vertu s'y rendra criminelle. Oui, lorsque de ses soins la justice est l'dbjef , Elle y doit emprunter le secours du forfait. Vertu 1 c'est à ce prix qu'on te doit dédaigner.
Voilà (les sentences dignes de la Grève, dont plusieurs de nos pièces ont été remplies; voilà les vers barbares dif;nes de ces maximes qui ont retenti sur nos théâtres. Nous avons vu une iiiere amoureuse de son lils , qui disait hardiment :
Dieux, qui m'abandonnez à ces honteux transports M'en attendez, cruels , ni douleurs ni remords. Je ne tiens mon amour que de votre colère; Mais , pour vous en punir, je prétends m'y complaire.
Les dieux , qui n'attendent pas les douleurs de cette vieille , et qui sont punis par la complaisance de la vieille dans son inceste , doivent être bien étonnés ; et les gens de goùl doivent l'être bien davantage de la vogue qu'ont eue pendant quelque temps ces infamies absurdes écrites en gaulois. Nous avons entendu dans Catilina des vers encore plus révoltants et plus ridicules :
Qu'il soit cm fourbe, ingrat, parjure, Impitoyalile, Il sera toujours grand, s'il est impénétrable. Tel on déteste avaui, que l'on adore après.
Ce n'est que depuis quelque temps que le parterre a senti l'horreur et le ridicule de ces ma.ximes. Narcisse, dans Drilannkiis, ne dit point à Néron , Commettez un crime, c'est à vous (ju'il appartient d'en faire ; il ne débite aucune de ces maximes d'un vain déclamateur. (V.) ' Il faut éviter ces syllabes désagréables de l'on l'a. (V.) » Encens ne souffre point le pluriel. On offre de l'enccms aux immortels , mais l'encens ne traite point d'immortel. On peut observer ici qu'en aucune langue les métaux, les minéraux, les aromates , n'ont jamais de pluriel. Ainsi chez toutes les nations on offre de l'or, de l'encens, de la myrrhe, et non des ors, des encens, des myirhes. (V.) — Voltaire se trompe évidemment en disant qu'en aucune langue les aromates , les métaux , et les minéraux n'ont jamais de pluriel; ils .sont, au contraire, employés de préférence au pluriel par les poètes latins; et les exemples en sont si fré(|-.i(nls, qu'il parait qu'ils y attachaient de l'élégance. On y trouve tltura,sulplinra, œra. (P.)
F.n usant de la sorte , on ne vous peut lilàmer '. Vous lui devez beaucoup; par lui Rome animée A fait rendre le sce{)tre au feu roi Ptolomée : Mais la reconnaissance et l'hospitalité Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité. Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne, Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne, Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang A ne point s'acquitter qu'aux dtîpens de leur sang ». S'il est juste d'ailleurs que tout se considère, Que hasardait Pompée en servant votre père.? Il se voulut par là faire voir tout-puissant, Et vit croître sa gloire en le rétablissant. Il le servit enfin , mais ce fut de la langue ; La bourse de César fit plus que sa harangue ^ , Sans ses mille talents , Pompée et ses discours Pour rentrer en Egypte étaient un froid secours ^. Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles, Les effets de César valent bien ses paroles : Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui , Comme il parla pour vous vous parlerez pour lui. Ainsi vous le pouvez et devez reconnaître 5. Le recevoir chez vous , c'est recevoir un maître. Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi , Dans vos propres Etats vous donnerait la loi.
Fermez-lui donc vos ports , mais épargnez sa tête. S'il le faut toutefois , ma main est toute prête ; J'obéis avec joie, et je serais jaloux Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.