SCENE PREMIERE
PTOLOMÉE, ACHILLAS, PIIOTIN.
PTOLOMÉE
Quoi ! de la même main et de la même épée Dont il vient d'immoler le malheureux Pompée, Septime, par César indignement chassé, Dans un tel désespoir à vos yeux a passé.!*
ACHILLAS
Oui , seigneur; et sa mort a de quoi vous apprendre La honte qu'il prévient et qu'il vous faut attendi-e. Jugez quel est César à ce courroux si lent. Un moment pousse et rompt un transport violent ; Mais l'indignation qu'on prend avec étude Augmente avec le temps , et porte un coup plus rude ; Ainsi n'espérez pas de le voir modéré; Par adresse il se fâche après s'être assuré 4. Sa puissance établie , il a soin de sa gloire. Il poursuivait Pompée, et chérit sa mémoire; Et veut tirer à soi , par un courroux accort^ , L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort.
' Il est triste que César tinisse une si belle scène par dire , je vous quille nn moment, surtout après l'avoir commencé eu disant (|ue la visite de Cornélie était très-importune. On sent trop qu'il va voir sa maîtresse; et le détail du digne nppiirtrment achèverait d'affaiblir ce beau morceau, sans l'admirable vers de Cornélie qui termine l'acte. (V.) ^ On pouvait se passer de ce diç/Jie appartement. (V.) 3 Me sera-t-il permis de rapporter ici que mademoiselle de Lenclos, pressée de se rendre aux offres d'un grand seigneur qu'elle n'aimait point, et dont on lui vantait la probité el le mérite, répondit:
o ciel! que de vertus voua me faites liaïrl
C'est le privilège des beaux vers d'être cités en toute occasion , et c'est ce qui n'arrive jamais à la prose. ( V. )
•i II faut dire de quoi. S'assurer ne signilie rien quand il est sans rénime. Par adresse il se fâche est du style comique négligé. (V.)
^ .iccorl signilie coneiliant; il vient (['accorder ; il ne sigiii(i(! pas./i'/«< ; c'est d'ailleurs im inol ((ui n'est plus en usage dans b; slyle noble , et on doit regretter qu'il n'y soit plus. Tirer à soi est bas. ( V. )
rOMPÉE, ACTE IV, SCÈNE i.
rXOLOMEE.
Ail ! si jfi t'avais cru , je n'aurais pas de niailrc ; Je serais dans le trône où le ciel m'a fait naître : Mais c'est une imprudence assez commune aux rois D'écouter trop d'avis, et se tromper au choix ; T.e destin les aveu£i;Ie au bord du précipice ; Ou si quelque lumière en leur ame se glisse' , Cette fausse clarté , dont il les éblouit , Les plonge dans un gouffre , et puis s'évanouit.
PHOTIN
J'ai mal connu César; mais puisqu'en son estime^ Un si rare service est un énorme crime, Il porte dans son flanc de quoi nous en laver ; C'est là qu'est notre grâce , il nous l'y faut trouver. Je ne vous parle plus de souffrir sans murnuire, IVattfndre son départ pour venger cette injure; Je sais mieux conformer les remèdes au mal : Justifions sur lui la mort de son rival ; Et notre main alors également trempée Et du sang de César et du sang de Pompée , Rome, sans leur donner de titres différents. Se croira par vous seul libre de deux tyrans.
PTOLOMÉE
Oui , par là seulement ma perte est évitable ^ ;
C'est trop craindre un tyran que j'ai fait redoutable :
Montrons que sa fortune est l'œuvre de nos mains ;
Deux fois en même jour disposons des Romains ;
Faisons leur liberté connue leur esclavage.
César, que tes exploits n'enflent plus ton courage;
Considère les miens , tes yeux en sont témoins.
Pompée était mortel , et tu ne l'es pas moins :
Il pouvait plus que toi ; tu lui portais envie :
Tu n'as , non plus que lui, qu'une âme et qu'une vie 4 ;
Et son sort que tu plains te doit faire penser
Que ton cœur est sensible, et qu'on peut le percer s.
Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice :
C'est à moi d'apaiser Rome par ton supplice;
C'est à moi de punir ta cruelle douceur,
Qui n'épargne en un roi que le sang de sa sœur.
' Gli.'^ne n'est pas heureux ; mais il est si diflicile de trouver tlps termes nobles et convenables , et de les accorder avec la rime, qu'on doit pardonner à ces petites fautes inséparables d'un art dans lequel on éprouve autant d'obstacles qu'on fait de pas. (V.)
* Esllmc signifie ici opinion. C'est un terme qui n'est en usage que dans la marine; l'estime du pilote veut dire le calcul présumé. (V.)
3 Pourquoi ci»<7rti7e n'est-il pas en usage, puisque inévitable est reçu? c'est une grande bizarrerie des langues d'admettre le mot composée! d'en rejeter la racine. (V.)
4 Jamais personne n'en a eu deux. (V )
5 C'est une éfiiiivocpie. Le mot xeimihle est pris ici nu pliysiqne. Ptolémée entend que C^'-sar n'est pas invulnérable. Jamais le mot sfiisih/c ne .souffre celle acception ; de plus, celte pen.sée est trop répétée, trop délayée : il ne faut jamais rien ajouter (lunnd on a dit assez. (V.)
Je n'abandonne plus ma vie et ma puissance Au hasard de sa haine , ou de ton inconstance ■ ; Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix Récompenser sa flamme, ou punir ses mépris : J'emploierai contre toi de [)lus nobles maximes. Tu m'as prescrit tantôt de choisir des victimes, De bien penser au choix ; j'obéis , et je voi Que je n'en puis choisir de plus digne que toi , Ki dont le sang offert, la fumée, et la cendre, Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre.
Mais ce n'est pas assez , amis , de s'irriter ; Il faut voir quels moyens on a d'exécuter : Toute cette chaleur est peut-être inutile; Les soldats du tyran sont maîtres de la ville; Que pouvons-nous contre eux.? et pour les prévenir. Quel temps devons-nous prendre , et quel ordre tenir? ACHiLLAs. [mes'.
Nous pouvons tout, seigneur, en l'état oîi nous som- A deux milles d'ici vous avez six mille hommes, Que depuis quelques jours, craignant des remuc- Je faisais tenir prêts à tous événements ; [ments, Quelques soins qu'ait César, sa prudence est dé(^'ue. Cette ville a sous terre une secrète issue , Par où fort aisément on les peut cette nuit Jusque dans le palais introduire sans bruit : Car contre sa fortune aller à force ouverte 3, Ce serait trop courir vous-même à votre perte. Il nous le faut surprendre au milieu du festin , Enivré des douceurs de l'amour et du vin 4. Tout le peuple est pour nous. Tantôt , à son entrée, J'ai remarqué l'horreur que ce peuple a monîrée Lorsque avec tant de faste il a vu ses faisceaux Marcher arrogamment, et braver nos drapeaux : Au spectacle insolent de ce pompeux outrage Ses farouches regards étincelaieut de rage : Je voyais sa fureur à peine se dompter; Et pour peu qu'on le pousse, il est prêt d'éclater : Mais surtout les Romains que commandait Se|)lime, Pressés de la terreur que sa mort leur imprime , Ne cherchent qu'à venger par un coup généreux Le mépris qu'en leur chef ce superbe a fait d'eux.
PTOLOMÉE
Mais qui pourra de nous approcher sa personne, Si durant le festin sa garde l'environne.?
' Il veut dire «M caprice; hasard n'est pas le nul propre.
î II ne faut jamais être ampoulé, mais il faut éviter ces expressions do gazelle, et ces tours languissants (|ui ne .servent qu'à la rime, comme en l'clat où nous sommes. (V.)
3 Car contre est trop rude. C'est une petite remanjuc;; mais il ne faut rien négliger. (V.)
4 J)e Vaniour cl du l'in : ces expressions ne sont permises que dans une chanson; il faut chercher des tours qui ennoblissent ces idées : c'est là le grand mérite de Racine. (V.)