‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 629 sur 1093 · SEPTIME · texte numérisé non relu

SEPTIME

Seigneur...

CÉSAR

Allez, Septiine, allez vers votre maître; César ne peut souffrir la présence d'un traître, D'un Romain lûclie assez pour servir sous un roi , Après avoir servi sous Pompée et sous moi '. ( Septime renh'e. )

COBNÉLIE.

César, car le destin , que dans tes fers je brave , Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave * , Kt tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre liommage, et te nommer seigneur; De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée , Veuve du jeune Crasse , et veuve de Pompée , Fille de Scipion, et, pour dire encor plus. Romaine, mon courage est encore au-dessus; Et de tous les assiiuts que sa rigueur me livre, Rien ne me fait rougir que la honte de vivre.

snéne de Cornélie; tout ce que lui dit César de noble et de grand est gâté par ce vers si déplacé. On voit qu'il voudrait être auprès de sa maîtresse , qu'il ne fera à Cornélie que de vains compliments; et cela seul répand du froid sur la pièce. D'ailleurs, après la mort de Pompée, la tragédie ne roule plus que sur uu rendez-vous de César avec Cléopâtre, sur une bonne fortune; tout devient hors-d'œuvre : il n'y a ni nœud, ni intrigue. Cornélie n'arrive que pour déplorer la mort de son mari; mais telle est la beauté de son rôle , qu'elle soutient presque seule la dignité de la pièce. (V.)

' Ces quatre vers de César à Septime relèvent tout d'un coup le caractère de César, et le rendent digne d'écouter Cornélie.

^ Cornélie doit-elle dire à César qu'elle est sa prisonnière, et non pas son esclave? n'est-ce pas une chose assez reconnue par César? Jamais les Romains vaincus par des Romains ne furent mis dans l'esclavage. Elle se vante d'appeler César par son nom, et de ne point l'appeler seir/neur : mais le nom de seigneur n'élail donné à personne; c'est un terme dont nous nous servons au théâtre français, et dont Cornélie abuse : il vient du mot latin soiior, et nous l'avons adopté pour en faire un titre lionorili()ue. Cornélie peut-elle s'excuser de ne pas donner à un Romain un titre français? doit-elle enlin faire remarquera César qu'elle parle comme tout le monde parlait alors? n'est-ce pas une petite attention de Cornélie à faire voir qu'elle veut mettre de la grandeur où il n'y a rien que de très-ordinaire? Cette afleclalion , dit le judicieux marquis de Vauvenargucs, homme trop peu connu et qui a trop \)t:ii vécu , cette affectation est le principal défaut de notre théâtre , et l'écueil ordinaire des poêles. ( V. ) — Voltaire a fait la même faute dans Rome scntvée. Catilina doime à Cicéron le nom de seigneur :

Je vous ai déjà dit, seigneur, que votre place Avec Catilina permet peu cette audace.

C'est, en effet, uu défaut de convenance (P.)

J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi; Et bien que le moyen m'en aye été ravi • , Qu'une pitié cruelle âmes douleurs profondes IM'aye ôté le secours et du fer et des ondes, Je dois rougir pourtant, après m tel malheur, De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur : ' Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive Pour croître mes malheurs, et me voir ta captive, Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux. Que César y connnande, et non pas Ptolomée. Hélas! et sous quel astre, ô ciel ! m'as-tu formée, Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis Queje rencontre ici mes plus grands ennemis, [prince Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un Qui doit h mon époux son trône et sa province.

César, de ta victoire écoute moins le bruit; Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit; Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse; Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce ' , Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti A chassé tous les dieux du plus juste parti : Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée, Pour le bonheur de Rome, à César ni'eilt donnée! Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison D'un astre envenimé l'invincible poison^! Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine. Je te l'ai déjà dit , César, je suis Romaine ^ ,

' Aije été pour ait été. Cetflj/e, à la troisième personne, e.st un solécisme très-commun. On a mis ait dans les dernières éditions. On doit surtout remarquer que Cornélie devrait commencer par remercier César, qui vient de chasser ignominieusement de sa présence Septime, l'un des assassins de Pompée. (V.)

^ Celte imitation de Lucain, bis nocui niundo, et tous ces sentiments ne sont-ils pas un peu trop chargés d'oslentalion? Pourquoi Cornélie a-t-elle fait le malheur du mond(!?elI«î n'entra jamais dans les affaires publi(jues; c'était une jeune veuve que Pompée fut blàraé d'avoir épousée : elle eut deux maris malheureux, mais ne fut cause du malheur d'aucun. (V.)

3 Ce souhait d'être la femme de César pour lui porter l'invincible poison d'un astre parait trop recherché. Cela est encore imité de Lucain, et n'en parait pas meilleur : il n'est point du tout naturel qu'elle pense être la cause des malheurs di; Rome , puisqu'elle n'a point été la cause des guerres civiles. Elle rend grâces aux dieux d'avoir trouvé César; elle lui demande la vengeance de la mort do son mari , et elle lui dit en même temps qu'elle voudrait l'épouser pour le rendre malheureux! De pareils jeux d'esprit dégraderaient beaucoup le rôle de Cornélie , si quelque chose pouvait l'avilir. On pourrait dire que cette entrevue de Cornélie elde César est inutile à l'intrigue de la pièce. Cette tragédie ( qui est en effet d'un genre particulierqu'il sérail très-dangereux d'imiter ) se soutient par les beaux morceaux do détail. Il y a des choses admirables dans ce discours de Cornéliiî. Il serait àsouhaiter qu'il y eiitmôins decette enflurequiedt contraire à la vraie dignité et à la vraie douleur. (V.)

4 Pourquoi le répéter? parle-l-elle à un autre qu'à un Romain? (V.) ~ En disant à Césarqu'elle est Romaine, Cornélie ne veut pas lui dire simplement qu'elle est de Rome, comme Vollaire parait l'entendre, et comme une bourgeoiâc de Paria

s 8 2 POMPÉE, ACTE

Et quoique ta captive, un cœur couinie le mien , De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne; et sans vouloir qu'il tremble, ou s'humilie, Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

CÉSAB.

O d'un illustre époux noble et digne moitié. Dont le courage étonne , et le sort fait pitié ! Certes, vos sentiments font assez reconnaître Qui vous donna la main , et qui vous donna l'être ; Et l'on juge aisément , au coeur que vous portez , Où vous êtes entrée , et de qui vous sortez. L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée , L'une et l'autre vertu par le malheur trompée , Le sang des Scipions protecteur de nos dieux , Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux ; Et Rome dans ses murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fdle. Pliit au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux. Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare , Ki mieux aimé tenter une incertaine foi. Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi ; Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes Eût vaincu ses soupçons , dissipé ses alarmes ; Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier. Il m'eût donné moyen de me justifier!

Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie, Je l'eusse conjuré de se donner la vie , D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal : J'eusse alors regagné son âme satisfaite Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite; Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur, Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur. Mais puisque par sa perte , à jamais sans seconde , Le sort a dérobé cette allégresse au monde, César s'efforcera de s'acquitter vers vous De ce qu'il voudrait rendre à cet illustre époux. Prenez donc en ces lieux liberté tout entière ' : Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière , Afin d'être témoin comme, après nos débats , Je chéris sa mémoire et venge son trépas , Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie

(lirait qu'elle est Parisienne. Elle veut dire qu'elle a les .sentiments d'une Romaine , l'amour de sa patrie el de la liberlé : sentiments queCésaraperdus, etque poursa gloire il aurait dii conserver. C'est ainsi que Brufus, dans la tragédie de Voltaire, dit à Proenlus : Je suis vu consul de Home, non pour lui apprendre qu'il f'sten effet consul, ce que Proculussait très-bien, mais pour lui dire que son devoir est de penser et d'agir en consul romain. (!'.)

' Prenez liberté e&t trop familier, trop trivial, trop du style de la comédie : de plus, on ne prend point liberté. (V.)

ÏV, SCENE I.

De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalio. Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment ' Choisissez-lui , Lépide , un digne appartement ' ; Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine , C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la reine. Commandez , et chacun aura soin d'obéir.

COBNÉLIE.

o ciel que de vertus vous me faites haïrai

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