SCÈNE III
CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, romains.
CÉSAR
Reine , tout est paisible ; et la ville calmée , Qu'un trouble assez léger avait trop alarmée.
• Rien n'est plus petit et plus désagréable au théâtre qu'un roi (|ui prie sa sœur d'intercéder auprès de son amant pour qu'on ne perde pas ses ministres. (V.)
^ L'amour régna toujours sur le ttiéàlre de France dans les pièces (jui précédèrent celles de Corneille , et dans les siennes ; mais si vous en exceptez les scènes de Cliimène, il ne fut jamais traité connne il doit l'èlre : ce ne fut point une passion \ iolente , suivie de crimes et de remords ; il ne déchira point le cii'ur, il n'arracha point de larmes. Ce ne fut guère que dans le (•in{|uiènie acf(! (V-/iidnnnaqiic, et dans le rôle de Phèdre, que Racine apprit à l'Europe comment cette terrible passion, la plus théâtrale de toutes, doit être traitée. On ne connut longtemps (|ii(; de fades conversations amoureuses et jamais les fureurs de l'amour. Cette scène de César et de Cléopàtre est un des plus {grands exemples du ridicule auquel les mauvais romans avaient accoutumé notre nation. Il n'y a prescpie pas un vers dans celle scène de César qui ne fas.sc souhaiter au leclour ((ue Corneille eut en effet secoué ce joug de l'habitude (|ui le forçait à faire parler d'amour tous ses héros : « Ce moment qu'il l'a quittée — " a d'un trouble plus grand son àme agitée — ((U(! tout le tumulte « ttt le trouble excité dans la ville. Mais il pardonne à ce tumulte <■ en faveur du simple souvenir du bonheur dont il a une haute <i espérance, qui le flatte d'une illustre apparence. Il n'est pas " lout à fait indigne des feux de Cléopàlre, et il en peut pré- " tendre une juste conquéle, n'ayant que les dieux au-dessus de <• i-a tète. Son bras ambitieux a combattu dans Pharsale, non << pas pour vaincre Pompée , mais pour mériter Cléopàtre. Ce « sont ses divins appas qui enflaient le courage de César; ce sont « sps beaux yeux qui ont gagné la bataille*. » La pureté de la
Ce n'e»t point là mettre le» vers en prose pour apprendre à les juger , c'est les déromposcr, ou plutôt les travestir en style burlcs(|ne, et c'est ce que Voltaire se permet trop .souvent ( 1')
COKNEILLi:. — TOME I.
N'a plus à redouter le divorce intestin ' Du solfiât insolent et du peuple mutin. Mais, ô dieux ! ce moment que je vous ai quittée D'un trouble bien plus grand a mon âme agitée! Et ces soins importuns, qui m'arrachaient de vous , Contre ma grandeur même allumaient mon courroux. Je lui voulais du mal de m'étre si contraire. De rendre ma présence ailleurs si nécessaire ; Mais je lui pardonnais , au simple souvenir Du bonheur qu'à ma llamme elle fait obtenir. C'est elle dont je tiens cette haute espérance Qui llatte mes désirs d'une illustre apparence , Et fait croire à César qu'il peut former des vtrux , Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux. Et qu'il peut en prétendre une juste conquête , N'ayant plus que les dieux au-dessus de sa tt-te. Oui , reine , si quelqu' un dans ce vaste univers Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers ; S'il était quelque trône où vous pussiez paraître Plus dignement assise en captivant son maître , J'irais , j'irais à lui , moins pour le lui ravir. Que pour lui disputer le droit de vous servir ; Et je n'aspirerais au bonheur de vous plaire Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire. C'était pour acquérir un droit si précieux Que combattait partout mon bras ambitieux ; Et dans Pharsale même il a tiré l'épée Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée. Je l'ai vaincu , princesse : et le dieu des combats M'y favorisait moins que vos divins appas; Us conduisaient ma main , ils enllaient mon courage; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage : C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspirer ; Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer, Pour faire que votre âme avec gloire y réponde , M'ont rendu le premier et de Rome et du monde.
langue est aussi blessée que le bon gotit dans toute cotte tirade. Le reste de la scène enchérit encore sur ces défauts : il veul i]\u'. cette iiif/rnle de Rome prie Cléopàtre de se livrer a lui , et d'en avoir des enfants. Il ne voit que ce chaste amour; muis, las.' contre son feu son fin. le sollicite, etc. Ne perdons point de vue que les héros ne parlai(Uil point autrement dans ce temps-ln ; et, même lorsque Racine donna son Alexandre, il lui lit tenir les mêmes discours à Cléophile : les vers élaicnl plus purs a la vérité, mais Alexandre n'en était pas moins avili. Pardomions à Corneille de ne s'être pas toujours élevé au-de.ssus de son siècle; imputons à nos romans ces défauts du théâtre, et plaignons le plus beau géniequ'eùt la France d'avoir été asservi aux n'' ridicules usages.
dardez-vous de donner, ainsi que dan.'i CKWie, 1,'air ni l'esprit français à l'antique Italie ; i;t, sous des noms romains faisant notre portrait, Peindre Caton Râlant, et César danierct.
lîoii.EAii, ./rt poétique. (V.)
' D/i.'orccinte.'itin, expre.ssitin impropreet désagréable. (V.)