‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 635 sur 1093 · POMPÉE, ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

POMPÉE, ACTE IV, SCÈNE III

C'est ce glorieux titre , à présent effectif' , Que je viens anoblir par celui de captif: Heureux , si mon esprit gagne tant sur le vôtre , Qu'il en estime l'un et me permette l'autre!

CLÉOPATRE

Je sais ce que je dois au souverain bonheur Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur' . Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes^ : Je sais ce que je suis ; je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans ; Le sceptre que je porte est un de vos présents ; Vous m'avez par deux fois rendu le diadème : J'avoue, après cela, seigneur, que je vous aime, Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits Ni de tant de vertus , ni de tant de bienfaits. iMais, hélas! ce haut rang , cette illustre naissance , Cet État de nouveau rangé sous ma puissance. Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis , A mes vœux innocents sont autant d'ennemis 4. Ils allument contre eux une implacable haine: Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine; Et si Rome est encor telle qu'auparavant , Le trône oii je me sieds m'abaisse en m'élevant ^ ; Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes , Me rendent à jamais indigne de vos flammes. J'ose encor toutefois , voyant votre pouvoir, Permettre à mes désirs un généreux espoir. Après tant de combats , je sais qu'un si grand lionmie A droit de triompher des caprices de Rome , Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois Peut céder, par votre ordre , à de plus justes lois; Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles : Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. Votre bras dans Pharsale a fait de plus grand coups '>, Et je ne les demande à d'autres dieux qu'à vous.

CÉSAR

Tout miracle est facile oii mon amour s'applique. Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique , Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté •Du parti malheureux qui m'a persécuté;

• Ce glorieux titre à présent effectif, elc. C'est un mauvais vers de comédie ; et l'esprit de Cléopàtre , que César prie d'estimer le titre de premier du monde, et de permettre celui de captif, est une chose intolérable. (V.)

* Elle doit à César, et non au souverain bonheur, cet excès d'honneur qui comble et accable. (V.)

^ On ne dit point passions au pluriel , pour signilier mon amour. (V.)

4 Cela n'est pas français ; on n'est pas ennemi à, mais ennemi de. (V.)

5 Elle veut dire : si Rome persévère dans son horreur pour le trône; mais telle qu^ auparavant est trop prosaïque. (V.)

^ Un bras qui fait de grands coups! quelle expression ! elle i"st digne du rôle de Cléopàtre. Faut-il que le très-mauvais soit à tout moment à coté du très-bon ! Mais ce très-bon n'appartenait qu'à Corneille, et le très-mauvais appartenait à tous les auteurs Ue son temps , jusqu'à ce que l'inimitable Racine partit. (V.)

Rome , n'ayant plus lors d'ennemis à me faire, Par impuissance enfin prendra soin de me plaire ; Et vos yeux la verront, par un superbe accueil , Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil '. Encore une défaite, et dans Alexandrie Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie ^ ; Et qu'un juste respect, conduisant ses regards, A votre chaste amour demande des Césars. C'est l'unique bonheur oii mes désirs prétendent ; C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent ■* : Heureux , si mon destin , encore un peu plus doux , Me les faisait cueillir sans m'éloigner de vous ! IMais, las ! contre mon feu mon feu me sollicite. Si je veux être à vous , il faut que je vous quitte. En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir Pour achever de vaincre et de vous conquérir. Permettez cependant qu'à ces douces amorces Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces ^ , Pour faire dire encore , aux peuples pleins d'effroi , Que venir, voir, et vaincre, est même chose en moi*.

CLÉOPÀTRE.

C'est trop, c'est trop, seigneur, souffrez quej'en abuse: Votre amour fait ma faute , il fera mon excuse.

Vous me rendez le sceptre , et peut-être le jour ; Mais , si j'ose abuser de cet excès d'amour. Je vousconjureencor,parcespluspuissants charmes. Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes. Par tout ce que j'espère et que vous attendez , De n'ensanglanter pas ce que vous me rendez. Faites grâce, seigneur, ou souffrez quej'en fasse. Et montre à tous par là que j'ai repris ma place ^. Achillas et Photin sont gens à dédaigner 7 ;

' Par un superbe accueil , veut dire ici réception favorable ; mais immoler son orgueil par un superbe accueil n'est pas une expression élégante et juste. (V.)

^ Cette ingrate de Rome qui prie dans Alexandrie, et dont un juste respect conduit les regards.' On voit combien ce style est forcé. (V.)

3 Ce n'est pas là que la répétition a de l'énergie et de la grdce. (V.)

4 César qui prend un nouveau coeur à ces douces amorces ; quelles expressions! (V.)

^ Il faudrait pour moi ; mais , ce qui est bien plus à observer, c'est qu'on fait dire à César par un orgueil révoltant ce qu'il dit en effet par modestie dans la guerre contre Pharnace. Fcni , vidi, vici, nesigniliaitquele peu de peine qu'il avait eue contre un ennemi presque sans défense. Voy. les Commentaires de César; jamais grand homme ne fut plus modeste. La grandeur Romaine, encore une fois, ne consista jamais dans de vaines paroles , dans des discours emphatiques ; elle ne fut j amais boursoufflée : des actions fermes , et des paroles simples , voila le vrai caractère des anciens Romains. Nous y avons été souvent trompés; on a pris plus d'une fois des discours de capitan pour des discours de héros. (V.)

•J Jamais dans la poésie on ne doit employer parla, par ici, si ce n'est dans le style comique. (V.)

7 Ce mot gens ne doit jamais entrer dans le style noble. On

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