‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 637 sur 1093 · ROMAINS · texte numérisé non relu

ROMAINS

César , prends garde à loi ^ :

Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête; A celle de Pompée on veut joindre ta tête. Prends-y garde. César, ou ton sang répandu Bientôt parmi le sien se verra confondu. Mes esclaves en sont; apprends de leurs indices L'auteur de l'attentat , et l'ordre , et les complices : Je te les abandonne.

CÉSAB.

O cœur vraiment romain , Et digne du héros qui vous donna la main ! Ses mânes , qui du ciel ont vu de quel courage .Te préparais la mienne à venger son outrage. Mettant leur haine bas 4, me sauvent aujourd'hui Par la moitié qu'en terre il nous laisse de lui. Il vit , il vit encore en l'objet de sa flamme , Il parle par sa bouche, il agit dans son âme ; Il la pousse, et l'oppose à cette indignité.

voit, par le grand nonil)re de ces expressions vicieuses, combien l'art (le la poésie est difficile. (V.)

' Je reconnais là le véritable César, et c'était sur ce ton qu'il (levait toujours parler. (V.)

^ Que j'ose épitrc/iur n'est pas le mot propre, c'est que je daigne épargner. (V.)

3 Que cette scène répare bien la précédente ! Que celte générosité de Cornélic élève l'àme ! ce n'est point de la terreur et de la pitié, mais c'est de l'admiration. Corneille est le premier de tous les tragi(iues du monde qui ait excité ce sentiment, et qui en ait fait la base de la tragédie. Quand l'admiration se joint à la pilié et à la terreur, l'art est poussé alors au plus haut point où l'esprit puisse atteindre. L'admiration seule passe trop vite. Boileau dit :

Inventez des ressorts qui puissent m'attachcr.

Que ceux qui travaillent pour la scène tragique aient toiyours ce précepte gravé dans leur mémoire. (V.)

4 Mettre bas ne se dit plus, comme on l'a déjà observé , et n'a jamais été un terme noble. (V)

li: IV, SCÈNE IV. 387

Pour me vaincre par elle m générosité.

corniîlik.

Tu te flattes , César, de mettre en ta croyance Que la haine ait fait placeà la reconnaissance : Ne le présume plus ; le sang de mon époux A rompu pour jamais tout commerce entre nous, .l'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte , Afin de l'employer tout entière à ta perte ; Et je te chercherai partout des ennemis , Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis. Mais , avec cette soif que j'ai de ta ruine, .Te me jette au-devant du coup qui t'assassine ' , Et forme des désirs avec trop de raison Pour en aimer l'effet par une trahison : Qui la sait et la souffre a part à l'infamie. Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie : Mon époux a des fils ; il aura des neveux : Quand ils te combattront , c'est là que je le veux , Et qu'une digne main par moi-même animée. Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée , T'immole noblement et par un digne effort Aux mânes du héros dont tu venges la mort. Tous mes soins, tous mes vœux hâtent cette vengean- Ta perte la recule , et ton salut l'avance. [ce

Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir » ]Ma juste impatience aurait trop à souffrir : La vengeance éloignée est à demi perdue ; Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue. Je n'irai point chercher sur les bords africains Le foudre souhaité que je vois en tes mains ^ :

' Plusieurs critiques prétendent que Cornélie en dit trop; qu'elle ne doit point montrer tant de soif de la ruine d'un homme qui vient de venger son époux ; qu'elle retourne ce sentiment en trop de manières , que la grandeur vraie ou apparenic de ce sentiment est affaiblie par trop de déclamaUon et par trop de sentences ; qu'elle ne devrait pas même dire à César : te suiig de mon époux a rompu tout commerce entre nous, pari'c qu'il semble par ces mois que César ait tué Pompée. Je crois qu'il est important de remarquer (jiie, si Cornélie s'était réduite dans une pareille scène à parler seulement avec la bienséance de sa situation, c'est-à-dire à ne pas trop menacer un homme tel que César, à ne se pas metire au-dessus de lui; en un mot, si elle n'eût dit que ce qu'elle devait dire, la scène eût été un peti froide. Il faut peut-être dans ces occasions alh^r un peu au delà de la vérité. Une critique très-juste , c'est que tous ces discour» de vengeance sont inutiles à la pièce. (V.)

=* Un espoir qui ose offrir, et cette alternative lYosc ou puisse, ne sont convenables ni justes. (V.)

^ Il y avait d'abord , le foudre punisscur; punissenr était un beau terme qui manquait à notre langue. Puni doit (omnit punisscur, comme vengé fournit vengeur. .l'ose souhaiter, encoro une fois, qu'on eût conservé la plupart de ces termes qui faisaient un si bel effet du temps de Corneille; mais il a mis luimême à la place le foudre souhaité, épithète qui est bien plus faible. En tes mains. Comment ce foudre souhaité contre Cé.sar est-il dans les mains de César? Quelques éditions portent, en ses mains; mais en .ics mains ne se rapporte à rien. (V.) — Ce n'est j)oint contre César que Cornélie invoque ici la foudre; an contraire , c'est dans les mains de ce même César qu'elle croit

rOMPÉK, ACTE IV, SCÈNE V.

La tête qu'il menace en doit être frappée :

J'ai pu donner la tienne au lieu d'elle à Pompée ' ;

Ma haine avait le choix ; mais cette haine enfin

Sépare son vainqueur d'avec son assassin ,

Et ne croit avoir droit de punir ta victoire

Qu'après le châtiment d'une action si noire.

Rome le veut ainsi ; son adorahle front

Aurait de quoi rougir d'un trop honteux affront ' ,

De voir en même jour, après tant de conquêtes,

Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes.

Son grand cœur, qu'àteslois en vain tu crois soumis,

En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis.

Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre,

Si l'attentat du ISil affranchissait le Tibre.

Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir,

Autre aussi qu'un R.omain ne l'en doit garantir ^.

Tu tomberais ici sans être sa victime;

Au lieu d'un châtiment ta mort serait un crime ;

Et sans que tes pareils en conçussent d'effroi ,

L'exemple que tu dois périrait avec toi.

Venge-la de l'Egypte à son appui fatale.

Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale.

Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu : tu peux

Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux 4.

déjà voir la foudre menaçant la tête dePtolémée, et prête à tomber sur cet assassin. Les vers qui précèdent et qui suivent , lus avec un peu d'attention, expliquent clairement sa pensée. Le vœu de Cornélie est bien que César périsse à son tour ; mais auparavant elle veut qu'il punisse l'assassin de Pompée. (P.)

I On ne voit pas d'abord à quoi se rapporte cet mi lieu (relie; c'est à Ptolémée. (V.)

^ Uadorable front de Rume qui rougirait.' Est-ce ainsi que doit s'exprimer la noble douleur d'une femme profondément affligée? cela n'est-il pas un peu trop recherché? (V.)

^ Cette antithèse , ce raisonnement , ces expressions ne sontelles pas encore moins naturelles? (V.)

4 Ces derniers vers que prononce Cornélie frappent d'admiration , et quand ce couplet est bien récité , il est toujours suivi d'applaudissements. Quelques personnes ont prétendu que ces mots, tu peux te vanter, ne conviennent pas, qu'ils contiennent une espèce d'ironie , que c'est affecter sur César une supériorité qu'une femme ne peut avoir. On a remarqué que cette tirade, et toutes celles dans lesquelles la hauteur est poussée au delà des bornes , faisaient toujours moins d'effet à la cour qu'à la ville. C'est peut-être qu'à la cour on avait plus de connaissance et plus d'usage de la manière dont les personnes du premier rang s'expriment , et que dans le parterre on aime les bravades, on se plaît à voir la puissance abaissée par la grandeur d'àme. On croit que la veuve de Pompée devait parler comme Brulus et Caton, et les grands sentiments de Cornélie font oublier combien les menaces d'une femme sont peu de chose aux yeux de César; et peut-être même ces menaces sontelles un peu déplacées envers un homme qui venge Pompée, et à qui Cornélie ne doit que des remercimcnts. (V.)

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