‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 653 sur 1093 · LE MENTEUR, ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

LE MENTEUR, ACTE I, SCÈNE I

Et je suis , Urnl au moins , rintemlant du quartier.

DOBANTE.

Ne t'effarouche point : je ne cherche , à vrai dire, Que quelque connaissance où l'on se plaise à rire , Qu'on puisse visiter par divertissement, Où l'on puisse en douceur couler quelque moment. Pour me connaître mal , tu prends mon sens à gauche.

CLITON

J'entends , vous n'êtes pas un homme de débauche, Et tenez celles-là trop indignes de vous Que le son d'un écu rend traitables à tous ■ : Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes ' , Mais qui ne font l'amour que de babil et d'yeux ^ , Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux. Loin de passer son temps , chacun le perd chez elles; Et le jeu , comme on dît , n'en vaut pas les chandelles -i. Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal , VA de qui la vertu, quand on leur fait service, IS'est pas incompatible avec un peu de vice. Vous en verrez ici de toutes les façons. Ne me demandez point cependant de leçons ; Ou je me connais mal à voir votre visage, Ou vous n'en êtes pas à votre apprentissage : Vos lois ne réglaient pas si bien tous vos desseins Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.

DORANTE

A ne rien déguiser, Cliton , je te confesse Qu'à Poitiers j'ai vécu comme vit la jeunesse; .l'étais en ces lieux-là de beaucoup de métiers : Mais Paris , après tout , est bien loin de Poitiers. Le climat différent veut uneiiutre méthode : Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode ; La diverse façon de parier et d'agir Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir. Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre;

comédies, et qu'il ait imité ou plutôt deviné le ton de la bonne rompagnie de son temps, il est pourtant encore ici loin de la liienséance et du bon goût; mais au moins il n'y a pas de mot déshonnête, comme Scarron s'en permit dans de miséral)les farces des Jodelets , qui à la honte de la nation , et même de la cour, eurent tant de succès avant les chefs-d'œuvre de Molière. (V.)

' Le son d'un écu et l'idée de ce vers sont des choses honteuses qu'on devrait retrancher pour l'honneur de la scène française. Ce vers même est imité de la satire de Régnier intitulée MaceLle. Les bienséances étaient impunément violées dans ce temps-là ; et Corneille , qui s'élevait au-dessus de ses contemporains, se laissait entraîner à leurs usages. (V.)

' Cela n'est pas français. On dit bien la maison où j'ai été , mais non [a cuqucllc oiij'ai clé. (V.)

î Ce vers n'est pas français ;,/Vj<Vc l'amour d'yeux cl de babil ne peut se dire. (V.)

i Chandelles ; cette expression serait aujourd'hui indigne de U haute comédie. (V.)

Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre '. Mais il faut à Paris bien d'autres qualités ; On ne s'éblouit point de ces fausses clartés ; Et tant d'honnêtes gens, que l'on y voit ensemble, Font qu'on est mal reçu, si l'on ne leur ressemble.

CLITOX.

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez.

Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés : L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence ; On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France ; Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte , Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte; Et dans toute la France il est fort peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s'y connaît mal, chacun s'y fait de mise ', Et vaut communément autant comme il se prise ^ : De bien pires que vous s'y font assez valoir. Mais, pour venir au point que vous voulez savoir, Êtes-vous libéral.^

DORANTE

Je ne suis point avare.

CLITON

C'est un secret d'amour et bien grand et bien rare ; Mais il faut de l'adresse à le bien débiter, Autrement on s'y perd au lieu d'en profiter. Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne 4 : La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. L'un perd exprès au jeu son présent déguisé; L'autre oublie un bijou qu'on aurait refusé. Un lourdaud libéral auprès d'une maîtresse Semble donner l'aumône alors qu'il fait largesse ; Et d'un tel contre-temps il fait tout ce qu'il fait '•' , Que , quand il tâche à plaire , il offense en effet.

DORANTE

Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames. Et me dis seulement si tu connais ces dames.

CLITON

Non : cette marchandise est de trop bon aloi ; Ce n'est point là gibier à des gen^ comme moi ;

» Ce mot signilie revue. ( V. )

' Peut-être cette expression pouvait passer autrefois. (V. )

3 Faut aulanl comme n'est pas français ; on l'a déjà observé ailleurs. (V.)

•i Molière n'a point de tirade plus parfaite; Térence n'a rien écrit déplus pur que ce morceau: il n'est poinlau-dessusd'un valet , et cependant c'est une des meilleures leçons pour se bien conduire dans le monde. Il me semble que Corneille a donné des modèles de tous les genres. ( V. )

^ On ne dit pus faire d'un contre-temps, mais faire à contre-temps. Au reste, cette scène est d'un ton très-supérieur à toutes les comédies qu'on donnait alors : elle peint des mœurs vraies ; elle est bien écrite , à l'exception de quelques fautes excusables. (V.)

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