‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 654 sur 1093 · DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE · texte numérisé non relu

DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE

CLARICE, /aisani un faux pas, et comme se laissant

choir ' .

Ay!

DORANTE , lui donnant la main. Ce malheur me rend un favorable office ^ , Puisqu'il me donne lieu de ce petit service ^ ; lit c'est pour moi , madame , un bonheur souverain Que cette occasion de vous donner la main.

CLARICE

L'occasion ici fort peu vous favorise ,

Et ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise.

DORANTE

Il est vrai , je le dois tout entier au hasard ;

Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part ;

Et sa douceur mêlée avec cette amertume

Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,

Puisque enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé,

A mon peu de mérite eût été refusé.

CLARICE

S'il a perdu si tôt ce qui pouvait vous plaire. Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire. Et crois qu'on doit trouver plus de félicité A posséder un bien sans l'avoir mérité.

' Une comédie qui n'est fondée que sur un faux pas que fait une demoiselle en se promenant aux Tuileries semble manquer d'art dans son exposition ; et les compliments que se font tlarjce et Dorante n'annoncent ni intrigue ni caractère. (V.)

* Si cette Clarice n'avait pas fait un faux pas , il n'y aurait donc pas de pièce? Ce défaut est de l'auteur espagnol. L'esprit est plus content quand l'intrigue est déjà nouée dans l'exposition ; on prend bien plus de part à des passions dcyà régnantes , à des intérêts déjà établis. Un amour qui commence tout d'un coup dans la pièce, et dont l'origine est si faible, ne fait aucune impression , parce que cet amour n'est pas assez vraisemblable. On tolère la naissance soudaine de cette passion dans quelque jeune homme ardent et impétueux qui s'enflamme au premier objet; encore y faut il beaucoup de nuances. On croirait presque que ce Dorante, qui aime tant à mentir, exerce ce talent dans sa déclaration d'amour, et que cet amour est un de ses mensonges; cependant il est de bonne foi. (V.)

3 Lieu d'un service n'est pas fianrais: on dooQe lieu de rendre service. (V.)

CORNEILLE. — TOML I.

J'estime plus un don qu'une reconnaissance : Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ; Et le plus grand bonheur au mérite rendu • Ne fait que nous payer de ce qui nous est dii. La faveur qu'on mérite est toujours achetée ; L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée; Et le bien où sans peine elle fait parvenir Par le mérite à peine aurait pu s'obtenir.

DORANTE

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende

Obtenir par mérite une faveur si grande :

J'en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureuj^,

Moins il s'en connaît digne, etpluss'entientheureuî^,

On me l'a pu toujours dénier sans injure;

Et si la recevant ce cœur même en nmrmure ,

Il se plaint du malheur de ses félicités ,

Que le hasard lui donne , et non vos volontés.

Un amant a fort peu de quoi se satisfaire

Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire :

Comme l'intention seule en forme le prix * ,

Assez souvent sans elle on les joint au mépris.

Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme

D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme.

Je la tiens , je la touche et je la touche en vain ,

Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

CLARICE

Cette flamme, monsieur, est pour moi fort nouvelle , Puisque j'en viens de voir la première étincelle. Si votre cœur ainsi s'embrase en un moment. Le mien ne sut jamais brûler si promptement ; Mais peut-être, à présent que j'en suis avertie. Le temps donnera place à plus de sympathie. Confessez cependant qu'à tort vous murmurez Du mépris de vos feux , que j'avais ignorés.

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