‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 669 sur 1093 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

GÉRONTE, DORANTE, CLITOW.

GÉRONTE

Dorante , arrêtons-nous ; le trop de promenade Me mettrait hors d'haleine, et me ferait malade '. Que l'ordre est rare et beau de ces grands bàtiiiuiits!

DORANTE

Paris semble à mes yeux un pays de romans.

J'y croyais ce matin voir une île enchantée :

Je la laissais déserte, et la trouve habitée ;

Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons ,

En superbes palais a changé ses buissons.

GÉRONTE

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses :

Dans tout le Pré aux Clercs tu verras mêmes choses ;

Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal

Aux superbes dehors du palais Cardinal ^.

Toute une ville entière, avec pompe bâtie.

Semble d'un vieux fossé par miracle sortie ,

Et nous fait présumer, à ses superbes toits ,

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois 4.

Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime.?

DORANTE

Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.

scène change souvent dans cette comédie, et qu'en cet endroit Alcippe , qui est chez Clarice , ne peut pas voir entrer Dorante, qui est dans la rue. Remarquez aussi que les scènes iv et v ne sont point liées', et que le théâtre reste vide : seulement Alcippo annonce que Dorante paraît , mais il l'annonce mal à propos^ puisqu'il ne peut le voir. (V.)

* Quereller signitie aujourd'hui reprendre, faire des reproches, réprimander; il signiliait alors insulter, déjier, et même se battre. Dans nos provinces méridionales , les tribunaux se servent du mot quereller pour accuser un homme, attaquer un testament , une convention : c'est un abus des mots ; le langage du barreau est partout barbare. (V.)

* Il semble par ces vers que Géronte et Dorante soient dans les Tuileries. Comment Alcippe a-t-il pu les voir de la maison de Clarice à la place Royale? (V.)

3 Aujourd'hui li! Palais-Royal. Ce quartier, qui est à présent un des plus peuplés de Paris, n'élait que des prairies entourées de fossés lorsque le cardinal de Richelieu y lit b.ltirson palais. Quoique les embellissemenls d(! Paris n'aient commencé <i .sa multiplier que vers le milieu du siècle de Louis XIV, cependant la simple architecture du palais C;ardinal ne devait pas paraiiro si superbe aux Parisiens, qui avaient diyà le Louvre et le Luxembourg. Il n'est pas surprenant que Corneille, dans ses vers, cherchât à louer indirectement le cardinal de Richelieu, qui protégea beaucoup cette pièce, et même donna des babils à quelques acteurs. Il était mourant alor8,'.eu 1042, et il cherchait à se dissiper par ces amusements. (V.)

4 Des dieux! cela est un peu fort. (V. )

LE MEiMEUR , ACTE II , SCÈNE V.

GÉROISTE.

Comme de mon hymen il n'est sorti que toi , Et que je te vois prendre un périlleux emploi , Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie, Et f(>ree à tout moment de négliger la vie , Avant qu'aucun malheur te puisse être avenu , Pour te faire marcher un peu plus retenu, Je te veux marier.

DOBANTE, à part.

O ma chère Lucrèce !

GÉBO.NTE.

Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse , Honnête, belle, riche.

DOBANTE.

Ah! pour la bien choisir, Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.

GÉHONTE.

Je la connais assez. Clarice est belle et sage Autant que dans Paris il en soit de son âge ; Son père de tout temps est mon plus grand ami , Et l'affaire est conclue.

DOBANTE.

Ah! monsieur, j'en frémi ; I )'un fardeau si pesant accabler ma jeunesse !

GÉBOME.

Fais ce que je t'ordonne.

DOSANTE, à part.

Il faut jouer d'adresse.

( haut. ) Quoi ! mon sieur, à présent qu'il faut dans les combats Acquérir quelque nom , et signaler mon bras...

GÉBONTE.

Avant qu'être au hasard qu'un autre bras t'immole , Je veux dans ma maison avoir qui m'en console ; Je veux qu'un petit-lils puisse y tenir ton rang, Soutenir ma vieillesse , et réparer mon sang. En un mot, je le veux.

DOBANTE.

Vous êtes inflexible.?

GÉBONTE.

Fais ce que je te dis.

DOBANTE.

Mais s'il est impossible.'

GÉBONTE.

Impossible! et comment?

DOBANTE.

Souffrez qu'aux yeux de tous Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux. Je suis...

Quoi }

GEBONTE.

Dans Poitiers...

GEBONTE.

Parle donc, et te lève

DOBANTE.

Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.

GÉBONTE.

Sans mon consentement ?

DOBANTE.

On m'a violenté :

Vous ferez tout casser par votre autorité ; Mais nous flimes tous deux forcés à l'hyménée Par la fatalité la plus inopinée...

Ah ! si vous le saviez !

GÉBONTE.

Dis, ne me cache rien.

DOBANTE.

Elle est de fort bon lieu, mon père ; et pour son bien , S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite...

GÉBONTE.

Sachons, à cela près , puisque c'est chose faite. Elle se nonnne ?

DOBANTE.

Orphise; et son père, Armcdoii.

GÉBONTE.

Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom. Mais poursuis.

DORANTE

Je la vis presque à mon arrivée.

Une âme de rocher ne s'en fut pas sauvée, Tant elle avait d'appas, et tant son œil vainqueur Par une douce force assujettit mon cœur ! Je cherchai donc chez elle à faire connaissance; Et les soins obligeants de ma persévérance Surent plaire de sorte à cet objet charmant , Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant. J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ; Et j'étendis si loin mes petites conquêtes , Qu'en son quartier souvent je me coulais sans bruit , Pour causer avec elle une part de la nuit.

Un soir que je venais de monter dans sa chambre (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre ',

' Ces parlicnlarités rendent la narration de Dorante plus vraisemblable : on ne peut se refuser au plaisir de dire que cette scène est une des plus agréables qui soient au théâtre. Corneille, en imitant celte comédie de l'espagnol de Lopc de rega, a, comme à son ordinaire , eu la gloire d'embellir son original. Il a été imité à son tour par le célèbre Cioldoni. Au printemps de Tannée 1750, cet auteur, si naturel et si fécond, adonné à Manloue une comédie intitulée le Menteur. Il avoue qu'il en a imité les scènes les pi us frappantes de la pièce de Corneille; il a mémo quelquefois beaucoup ajouté à son original. Il y a dans Goldoni d(ux choses fort plaisantes : la première, c'est un rival du Menteur, qui redit bonnement pour des vérités toules les fables que le Menteur lui a débitées, et qui est pris pour un menteur lui-même, à qui on dit mille injures ; la seconde esl le valet qui veut imiter son maître, et qui s'engage dans des mensonges ridicules dont il ne peut se tirer. 11 esl vrai que le caractère du Menteur de Coldoni est bien moins noble que celui de Corneille La pièce française est plus sage; le style en est plus vif, plus intéressant I.â pièce italienne n'approche point des vers de l'au-

LE MENTEUR, ACTE II, SCÈNE Vî

Oui , ce fut ce jour-là que je fus attrapé) ,

(]e soir mcine sou père en ville avait soupe;

Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle

Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,

Ouvre enlin , et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art ! ]

Klle se jette au cou de ce pauvre vieillard ,

Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue :

Il se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ;

Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir.

Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir!

Par sa réponse adroite elle sut si bien faire ,

Que sans m'inquiéter elle plut à son père.

Ce discours ennuyeux enfin se termina;

Le bon homme partait quand ma montre sonna ;

Et lui , se retournant vers sa fdle étonnée :

« Depuis quand cette montre? et qui vous l'a donnée ?

« Acaste, mon cousin , me la vient d'envoyer,

« Dit-elle; et veut ici la faire nettoyer,

K N'ayant point d'horlogiers • au lieu de sa demeure :

« Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure.

« Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin. »

Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :

Je la lui donne en main; mais , voyez ma disgrâce.

Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse,

Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part;

.rugez de notre trouble à ce triste hasard.

F.lle tombe par terre ; et moi , je la crus morte.

Le père épouvanté gagne aussitôt la porte;

Il appelle au secours, il crie à l'assassin :

Son fils et deux valets me coupent le chemin.

Furieux de ma perte, et combattant de rage,

Au milieu de tous trois je me faisais passage,

Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;

Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.

Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise ,

De sa frayeur première aucunement remise,

Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi ,

Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi.

Soudain nous entassons , pour défenses nouvelles ,

Bancs, tables , coffres, lits, et jusqu'aux escabelles.

Nous nous barricadons , et , dans ce premier feu ,

Nous croyons gagner tout à différer un peu.

leur de, Cinna. Les Ménandre , les Térence, écrivirent en vers ; c'est un mérite de plus : et ce n'est guère que par impui.ssance de mieux faire ou par envie de faire vile que les modernes ont i!crit des comédies en prose. On s'y est ensuite accoutumé. L'Avare surtout, que Molière n'eut pas le temps de versilier, détermina plusieurs autc^urs à faire en prose leurs comédies. Bien des gens prétendent aujourd'hui que la prose est plus na- Uirelle , et sert mieux le comique. Je crois que dans les farces la prose est assez con\ euable ; mais que le Misanthrope et le Tartujfe perdraient de force el d'énergie s'ils étaient en prose.

' Ce mot \nmi d'être créé, et portail encore, du vivant de Corneille, toutes les traces de son élymologie.

in

Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille, D'une chambre voisine on perce la muraille : Alors me voyant pris , il fallut composer. ( Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)

GÉRONTE

C'est-à-dire en français qu'il fallut l'épouser?

DORANTE

Les siens m'avaient trouvé de nuit seul avec elle, Ils étaient les plus forts , elle me semblait belle , Le scandale était grand , son honneur se perdait ; A ne le faire pas ma tête en répondait ; Ses grands efforts pour moi , son péril , et ses larmes , A mou cœur amoureux étaient de nouveaux charmes : Donc , pour sauver ma vie ainsi que son honneur, Ft me mettre avec elle au comble du bonheur, .le changeai d'un seul mot la tempête en bonace , Ft fis ce que tout autre aurait fait en ma place. Choisissez maintenant de me voir ou mourir. Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.

GÉRONTE

Non , non , je ne suis pas si mauvais que tu penses , Ft trouve en ton malheur de telles circonstances , Que mon amour t'excuse ; et mon esprit touché Te blâme seulement de l'avoir trop caché.

Le peu de bien qu'elle a me faisait vous le taire.

GÉIÎONTE.

.le prends peu garde au bien , afin d'être bon père. File est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu , Tu l'aimes, elle t'aime; il me suffit. Adieu : Je vais me dégager du père de Clarice.

Page 1