SCÈNE PREMIÈRE
DORANTE, ALGIPPE, PHILISTE.
PHILISTE
Oui , vous faisiez tous deux en hommes de courage , Et n'aviez l'un ni l'autre aucun désavantage. Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis Que je sois ' survenu pour vous refaire amis. Et que , la chose égale', ainsi je vous sépare : Mon heur en est extrême , et l'aventure rare.
DOBANTE.
L'aventure est encor bien plus rare pour moi , Qui lui faisais raison sans avoir su de quoi. Mais , Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine. Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ? Quelque mauvais rapport m'aurait-il pu noircir? Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.
' « Je dois beaucoup au Menteur, disait Molière h Boileau. Lorsqu'il parut , j'avais bien l'envie d'écrire; mais j'étais incertain de ce que j'écrirais : mes idées étaient confuses ; cet ouvraf^o vint les fixer. Le dialogue me lit voir comment causaient les honnêtes pens ; la grAce et l'esprit de Dorante m'apprirent qu'il fallait toujours choisir un héros du bon ton; le san^-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il fallait établir un caractère ; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu'il s'est donné m'éclaira sur la bonne plaisanterie; et celle où il est obligé de se battre, par suite de ses mensonges, me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un but moral. Enlin, .sans le Menteur, j'aurais sans doute fait quelques pièces d'intrigue , V Étourdi, le Dépit amoureux ; mais peut-être n'aurais-j(! pas fait le Misanthrope. Embrassez-moi , dit Despréaux : voilà un aveu qui vaut la meilleure comédie. » (Extrait du Dolœana.)
* Voltaire a fait imprimer que je suis survenu, et a pris do là occ.ision de rappeler la règle du que entre deux verbes, qui veut le second au subjonctif toutes les fois qu'on n'assure pas positivement quelque chose. Cette leçon n'existe dans aucune des éditions publiées du vivant de Corneille, que nous avons sous les yeux.