A MONSIEUR DE LIANCOUR
Monsieur,
Mcli/e serait trop ingrate de rechercher une autre protection que la vôtre ; elle vous doit cet lioniniage et cette légère reconnaissance de tant d'obligations qu'elle vous a : non qu'elle présume par là s'en acquitter en quelque sorte , mais seulement pour les publier à toute la France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle lit à son arrivée à Paris, venant d'un homme qui ne pouvait sentir que la rudesse de son pays , et tellement inconnu qu'il était avantageux d'en taue le nom; quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si faibles commencements qu'au loisir qu'il fallait au monde pour apprendre que vous en faisiez état , ni des progrès si peu attendus qu'à votre approbation , que chacun se croyait obligé de suivre après l'avoir sue. C'est de là, monsieur, qu'est venu tout le bonheur de Mélite; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis , celui dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de vous , et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute ma vie ,
Monsieur ,
Votre très-humble et trèsobéissant serviteur,
AU LECTEUR
Je sais bien que l'impression d'une pièce en affaiblit la réputation : la publier, c'est l'avilir; et môme il s'y rencon-
' Fonlcncllc en fait remonter la première représentation à l'année l()25; mais nous ne croyons pas devoir adopter celte, date, et nous suivons les frères Parfait, qui iixent cette première représentation à l'année 1029. Voici nos raisons :
Mairel, dans sa préface des Galnntcrhs du duc d'Ossnne , après avoir cité Rotrou, Scudéri , Corneille et du Ryer, ajoute qu'il vient de les nommer suivant Tordre du temps ou ils sont entrés dans la carrière draraaticjue; et Rotrou , qui a devancé Corneille dans cette carrière, et que Corneille appelait son père, n'a donné l'Hypocondriaque , sa première pièce, qu'eu
» Nous avons .suivi rortliofjrapltr de Corneille. Les éditeurs tîfodcrnes écrivait Liancourf.
tre un particulier désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et familière , la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses. Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre sous la presse, el ont raison, comme je crois; mais, par je ne suis quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et Théophile l'ont méprisé ; et si je ne les puis imiter en leurs grâces, je les veux du moins imiter en leurs fautes, sic'en est une que de faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes , mes amis et mes envieux , donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres de quoi censurer : et j'espère que les premiers me conserveront encore la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé ; que des derniers , si beaucoup font mieux , peu réussiront plus heureusement , et que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas , elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées au-dessous doivent être fort mauvaises.
ARGUMENT
Éraste, amoureux de Mélite, la fait connaître à son ami Tircis, et, devenu i)uis après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres d'amour supposées, de la part de Mélite , à Philandre, accordé de Chloris, sœur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et les suasions d'Éraste, de quitter Chloris pour Mélite, montre ces lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire chez Lisis , qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort. Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection , Lisis la désabuse, et fait revenir Tirci.s, qui l'épouse. Cependant Cliton ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle à Éraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Éraste, saisi de remords, entre en folie: et remis en son bon sens par la nourrice de Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va demander pardon do sa fourbe, et obtient de ces deux amants Chloris, qui no voulait plus de Philandre après sa légèreté.
MÉLITB, ACTE I, SCÈNE I.
PERSONNAGES
ÉRASTE, amoureux de Mélite.
TIRCIS, ami d'Éraste, et son rival.
PHILANDRE, amant de Chloris.
ItfÉLITE, maîtresse d'Eraste et de Tircis. CHLORIS , sœur de Tircis.
LISIS, ami de Tircis.
CLITON, voisin de Mélite.
La Nocrrice de Mélite.
La scène est à Paris.