‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 8 sur 1093 · ÉRASTE, TIRCIS · texte numérisé non relu

ÉRASTE, TIRCIS

ÉRASTE

Je te l'avoue , ami , mon mal est incurable ; Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable : Le change serait juste, après tant de rigueur; Mais , malgré ses dédains , Mélite a tout mon cœur; Elle a sur tous mes sens une entière puissance; Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence, Et je ménage en vain dans un éloignement Un peu de liberté pour mon ressentiment : D'un seul de ses regards l'adorable contrainte Me rend tous mes liens , en resserre l'étreinte , Et par un si doux charme aveugle ma raison , Que je cherche mon mal et fuis ma guérison. Son œil agit sur moi d'une vertu si forte , Qu'il ranime soudain mon espérance morte. Combat les déplaisirs de mon cœur irrité, Kt soutient mon amour contre sa cruauté ; Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon ame N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme. Et qui , sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir, Aie fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir.

TIRCIS

Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable! Pour paraître éloquent tu te feins misérable : Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs Je saurais adoucir les traits de tes malheurs? Ne t'imagine pas qu'ainsi , sur ta parole , D'une fausse douleur un ami te console ; Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris.

ÉRASTE

Son gracieux accueil et ma persévérance Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence : Ses mépris sont cachés , et s'en font mieux sentir; Et n'étant point connus , on n'y peut compatir.

TIRCIS

En étant bien reçu , du reste que t'importe.^

C'est tout ce que tu veux des fliles de sa sorte.

ÉRASTE

Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux : Elle souffre aisément mes soins et mon service ; Mais , loin de se résoudre à leur rendre justice , Parler de l'hyménée à ce cœur de rocher. C'est l'unique moyen de n'en plus approcher.

TIRCIS

Ne dissimulons point ; tu règles mieux ta flamme , Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme.

ÉRASTE

Quoi ! tu semblés douter de mes intentions ?

Je crois malaisément que tes affections , Sur l'éclat d'un beau teint, qu'on voit si périssable, Règlent d'une moitié le choix invariable. Tu serais incivil , de la voir chaque jour Et ne lui pas tenir quelque propos d'amour; Mais d'un vain compliment ta passion bornée Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée. Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons , Que les meilleurs partis...

ÉRASTE

Trêve de ces raisons ; Mon amour s'en offense , et tiendrait pour supplice De recevoir des lois d'une sale avarice ; Il me rend insensible aux faux attraits de l'or. Et trouve en sa personne un assez grand trésor.

TIRCIS

Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre, Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre. Ces visages d'éclat sont bons à cajoler. C'est là qu'un apprenti doit s'instruire à parler ; J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence; La mode nous oblige à cette complaisance ; Tous ces discours de livre alors sont de saison : Il faut feindre des maux , demander giu^rison , Donner sur le phébus, promettre des miracles. Jurer qu'on brisera toutes sortes d'obstacles; Mais du vent et cela doivent être tout un.

ÉRASTE

Passe pour des beautés qui sont dans le commun ; C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Chrysolithe : Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite. Malgré tes sentiments , il me faut accorder Que le souverain bien n'est qu'à la posséder. Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle, Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces , à l'envi , descendirent des cieux Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux ; Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage. ^

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