DU MENTEUR
ÉPITRE
MONSIEUB ,
Je VOUS avais bien dit que le Menteur ne serait pas le dernier emprunt ou larcin que je ferais (liez les Espagnols : en voici une suite qui est encore tirée du même original, el dont Lope a traité le sujet sous le titre de Amor sine sfibcr a quien. Elle n'a pas été si heureuse au théâtre que l'autre, quoique plus rem[tlie de beaux sentiments et de beaux vers. Ce n'est pas que j'en veuille accuser ni le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple; la faute en est toute à moi, qui devais mieux prendre mes mesures, et choisir des sujets plus répondants au goût de mon auditoire. Si j'étais de ceux qui tiennent que la poésie a |M)ur but de profiter aussi bien que de plaire, je tâcherais lie vous persuader que celle-ci est beaucoup meilleure que l'autre, à cause que Dorante y parait beaucoup plus honnête iKjmme, et donne des exemples de veitu a suivre; au lieu iju'en l'autre il ne donne que des imperfections à éviter; /nais pour moi , qui tiens avec Aristote et Horace que notie art n'a pour but que le divertissement, j'avoue qu'il est ici hien moins à estimer fpi'en la première comédie, puisque, avec ses mauvaises habitudes , il a perdu presque toutes ses grâces, et qu'il semble avoir quitté la meilleme part de ses agréments lorsqu'il a voulu se corriger de ses défauts. Vous me direz que je suis bien injurieux au métier qui me fait connaître , d'en ravaler le but si bas que de le léduirc à plaire au peuple, et ((ue je suis bien hardi tout ensemble de prendre pour garants de mon opinion les deux maîtres dont ceux du parti contraire se fortifient. A cela, je vous dirai que ceux-là même qui mettent si haut le but de l'art .Vint injurieux à l'artisan , dont ils ravalent d'autant [ilus le mérite, qu'ils pensent relever la dignité de sa profession, parce que, s'il est obligé de prendre soin de l'utile, il évite seulement une faute quand il s'en acquitte, et n'est digne d'aucune louange. C'est mon Horace qui me l'apprend :
Vilavi deniQue ciilpam, Non Inudem merui.
En effet, monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir réduit un poëme dramatifjue dans l'unité de jour et de lieu, parce que les lois du théâtre le lui prescrivent, et que sans cela son ouvrage ne serait qu'un
monstre. Pour moi, j'estime extrêmement ceux qui mêlent l'utile au délectable, et d'autant plus qu'ils n'y .sont pas obligés par les règles de la poésie : je suis bien aise de dire avec notre docteur :
Omne tulit punciiim qui miscuit utile dulci.
Mais je dénie qu'ils faillent contre ces règles , lorsqu'ils ne l'y mêlent pas, et les blâme seulement de ne s'être pas proposé un objet assez digne d'eux, ou, si vous me permette/, de parler un peu chrétiennement, de n'avoir pas eu assez de charité pour prendre l'occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les écoutent ou qui les lisent; pourvu qu'ils aient trouvé le moyen de plaire, ils sont quittes envers" leur art; et s'ils pèchent, ce n'est pas contre lui, c'est contre les boimes mceurs et contre leur auditoire. Pour vous faire voir le sentiment d'Horace là-dessus, je n'ai qu'à répéter ce que j'en ai déjà pris; puisqu'il ne tient pas qu'on soit digne de louange quand on n'a fait que s'acquitter de ce qu'on doit , et qu'il en donne tant à celui qui joint l'utile à l'agréable, il est aisé de conclure qu'il tient que celui-là fait plus qu'il n'était obligé de faire. Quant à Aristote, je ne crois pas que ceux du parti contraire aient d'assez bons yeux pour trouver le mot d'utilité dans tout son Art poétique : quand il recherche la cause de la poésie, il ne l'attribue qu'au jjlaisir que les hommes reçoivent de l'imitation; et, comparant l'une à l'autre les parties de la tragédie, il préfère la fable aux moiurs, seulement pour ce qu'elle contient tout ce qu'il y a d'agréable dans le poëme ; et c'est pour cela qu'il l'apiielle l'àme de la tragédie. Cependant, quand on y mêle quelque utilité, ce doit être principalement dans cette partie qui regarde les moeurs, et que ce grand homme toutefois ne tient point du tout nécessaire, puisqu'il permet de la retrancher entièrement, et demeure d'accord qu'on peut faire une tragédie sans mœurs. Or, pour ne vous pas donner mauvaise impression de la comédie du Menteur, qui a donné lieu à cette suite, que vous pourriez juger être simplement faite pour plaire, et n'avoir pas ce noble mélange de l'utilité, d'autant qu'elle semble violer une autre maxime, qu'on veut tenir- pour indubitable, touchant la récompense des boimcs actions et la punition des mauvaises, il ne sera peut-être pas hors de propos que je vous dise là-dessus ce que je pense. Il est certain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes moralement, n'étant que fourbes et menli/ries; et néanmoins il oiflient enliu ce qu'il souhaite,
LA SUITE DU iMENTEUR, ACTE I, SCÈNE I.
puisque la vraie Lucrèce esl en ceJle pièce sa dernière incliiialion. Ainsi, si c«lle maxime esl in\o véritable règle du tliéàfre, j'ai failli; et si c'est en ce point seul que consiste rulililé de la poésie, je n'y en ai point mêlé. Pour le premier, je n'ai qu'à vous dire que cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des anciens; et, sans aller chercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui en a tiré presque tous ses sujets, nous en fournira assez : Médée brave Jason après avoir brirlé le palais royal, fait périr le roi et sa tille et tué ses enfants; dans la Troade, Ulysse pré(;iiiile Astyauax, et Pyrrhus immole Polyxène, tous deux impunément; dans Agamemnon , il est assassiné par sa fenniie et par son adultère, qui s'ejijpare de son trône sans qu'on voie tomber de foudre sur leurs têtes; Atrée même, dans le TIvjcste, triomphe de son misérable frère, après lui avoir fait manger ses enfants. El, dans les coimédies de Piaule et de Térence, que voyons-nous autre chose que de jeunes fous qui, après avoii', par quelque tronqierie, tiré de l'argent de leurs pères, pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés; et des esclaves qui, après avoir conduit toute l'intriipie ', et servi de ministres à leurs débauches , obtiennent leur liberté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne seraient non plus proi>res à imitei' que les mauvaises finesses de notre Menteur. Vous me demanderez en quoi donc consiste celte utilité de la poésie, qui en doit être un des grands ornements, et qui relève si haut le mérite du poète quand il en ciuichil son ouvrage. J'en trouve deux à mon sens : l'une empruntée de là morale, l'autre qui lui est particulière : celle-là se rencontre aux sentences et réflexions que l'on peut adroitement semer presque partout; celle-ci en la naïve peinture des vices et des vertus. Pourvu qu'on les sache mettre en leur jour, et les faire connaître par leurs véritables caractères, celles-ci se feront aimer, «pioique niallieureuses, et ceux-là se feront détester, quoique Iriompliants. Et comme le portrait d'une laide femme ne laisse pas d'être beau , et qu'il n'est pas besoin d'avertir que l'original n'en est pas aimable pour empêcher qu'on l'aime, il en est de môme dans notre peinture parlante : quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperléclions sont bien figurées, il n'est pas besoin d'en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas imiter; et je m'assure que, toutes les fois (jue le Menteur a été représenté, bien qu'on l'ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l'objet de ses derniers désirs, il n'y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse, et qui n'ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d'écolier, dont il faut (pi'on se corrige avec soin, si l'on veut passer pour honnête homme. Je vous dirais qu'il y a encore une autre utilité propre à la tragédie, qui est la purgation des passions; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler, puisque ce n'est (|u'une comédie que je vous présente. Vous y pourrez rencontrer en quelques endroits ces deux sortes d'utilités dont je vous viens d'entretenir. Je voudrais que le peuple y etit trouvé autant d'agréable, afin que je vous pusse jirésenter
' On écrivait alors indifféremment intriyue et intrique, et ce mot était des deux genres.
CORNEIIXE. — TOME I.
quelque chose qui eût mieux atteint le but de l'art. Te!!e qu'elle est, je vous la donne, aussi bien que la première, et demeure de tout mon cœm-,
Monsieur ,
Votre très-humble serviteur, CORNEILLE.
PERSONNAGES
DORANTE
CLITON, valet de Dorante.
CLÏ:ANDRE, gentilhomme de Lyon.
MÉI JSSE , su'ur de Cléandre.
PHILISTE , ami de Dorante , et amoureux de Mélisse.
LYSE , femme de chambre de Mélisse.
Un Prévôt.
La scène est à Lyon.