‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 714 sur 1093 · I.e festin commandé, les parents conviés · texte numérisé non relu

I.e festin commandé, les parents conviés

T.es violons choisis, ainsi que la journée :

Rien ne semblait plus sur (}u'un si proche hyménée ;

Et parmi ces apprêts , la nuit d'auparavant

Vous sûtes faire gille ' , et fendîtes le vent.

Comme il ne fut jamais d'éclipsé plus obscure , Chacun sur ce départ forma sa conjecture ; Tous s'eutre-regardaient, étonnés, ébahis ; L'un disait : « il est jeune, il veut voir le pays; » L'autre : « il s'est allé battre , il a quelque querelle ; » L'autre d'une autre idée embrouillait sa cervelle ; Et tel vous soupçonnait de quelque guérison D'un mal privilégié dont je tairai le nom ^ Pour moi , j'écoutais tout, et rais dans mon caprice ^ Qu'on ne devinait rien que par votre artifice. Ainsi ce qui chez eux prenait plus de crédit ]\I 'était aussi suspect que si vous l'eussiez dit; Et tout simple etdoucet, sans chercher de finesse, Attendant le boiteux 4 , je consolais Lucrèce.

DOBANTE.

Je l'aimais, je te jure; et, pour la posséder, .Mon amour mille fois voulut tout hasarder ; Mais quand j'eus bien pensé que j'allais à mon âge Au sortir de Poitiers entrer au mariage, Que j'eus considéré ses chaînes de plus près , Son visage à ce prix n'eut plus pour moi d'attraits : L'horreur d'un tel lien m'en fit de la maîtresse ; .Te crus qu'il fallait mieux employer ma jeunesse ,

' Quand quelqu'un s'est dérobé et s'en est fui secrètement, on dit qu'il a fait gille, parce que saint Gilles , prince du Languedoc, s'enfuit secrètement, de peur d'être fait roi. (Belllv GKN, Étijmologie des Proverbes français , édition de 1656.)

2 il faut plaindre un siècle où l'on présentait sur le tlié.ilrede ces idées qui font rougir. De plus , privilégié doit être de cinq syllabes, et Corneille le fait de quatre. (V.)

3 Je mis dans mon caprice ne peut signifier je mis dans ma tète, dans ma fantaisie, dans mon imagination, dans mon esprit : on n'a pas le caprice comme on a une faculté de Tàme; on peut bien avoir un caprice dans son idée, mais on n'a point une idée dans son caprice. (V.)

'I Ancienne façon de parler qui signifie le temps, parce que 1rs anciens figuraient le temps sous l'emblème d'un vieillard boiteux qui avait des ailes , pour faire voir que le mal arrive trop vite, et le bien trop lentement. —Nous ne remarquerons pas dans cette pièce toutes les fautes de langage : elles sont en tièt- {irand nombre; mais c'est assez d'avertir qu'en général il ne faut pas imiter le style de cet ouvrage, trop néglig('. lime seinlile que la meilleure manière de s'instruire est d'observer soigneusement les fautes des bons écrits , parce qu'elles pourraient être d'un exemple dangereux , et de remarquer les beautés des pièces moins heureuses , parce que d'ordinaire ces beautés sont perdues (V.)

R, ACTE I, SCENE I

Et que, quelques appas qui pussent me ravir. C'était mal en user que si tôt m'asservir. Je combats toutefois ; mais le temps qui s'avance Me fait précipiter en cette extravagance ; Et la tentation de tant d'argent touché M'achève de pousser oii j'étais trop penché. Que l'argent est commode à faire une folie! L'argent me fait résoudre à courir l'Italie. Je pars de nuit en poste, et d'un soin diligent Je quitte la maîtresse , et j'emporte l'argent.

Mais, dis-moi, que fit-elle? et queditlors son père? Le mien, ou je me trompe, était fort en colère ?

CLITON

D'abord de part et d'autre on vous attend sans bruit ;

Unjour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit;

Enfin, n'espérant plus, on éclate, on foudroie :

Lucrèce par dépit témoigne de la joie ,

Chante, danse, discourt, rit; mais, sur mon honneur,

Elle enrageait, monsieur, dans l'âine, etdeboncœur.

Ce grand bruit s'accommode, et, pourplâtrer l'affaire,

La pauvre délaissée épouse votre père ,

Et rongeant dans son cœur son déplaisir secret.

D'un visage content prend le change à regret.

L'éclat d'un tel affront l'ayant trop décriée ,

Il n'est à son avis que d'être luariée ;

Et comme en un naufrage on se prend où l'on peut ,

En fille obéissante elle veut ce qu'on veut.

Voilà donc le bon homme enfin à sa seconde,

C'est-à-dire qu'il prend la poste à l'autre monde ;

Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil,

DORANTE

J'ai su sa mort à Rome, où j'en ai pris le deuil.

CLITON

Elle a laissé chez vous un diable de ménage : Ville prise d'assaut n'est pas mieux au pillage , La veuve et les cousins , chacun y fait pour soi , Comme fait un traitant pour les deniers du roi ; Où qu'ils jettent la main ils font rafles entières; Ils ne pardonnent pas même au ploiub des gouttières ; Et ce sera beaucoup si vous trouvez chez vous, Quand vous y rentrerez , deux gonds et quatre clous. J'apprends qu'on vous a vu cependant à Florence. Pour vous donner avis je pars en diligence ; Et je suis étonné qu'en entrant dans Lyon Je vois courir du peuple avec émotion. : Je veux voir ce que c'est ; et je vois , ce me semble , Pousser dans la prison quelqu'un qui vous ressemble ; On m'y permet l'entrée ; et, vous trouvant ici , Je trouve en même temps mon voyage accourci. Voilà mon aventure; apprenez-moi la vôtre.

DOBANTE.

La mienne est bien étrange, on me prend pour un au- CLiTON. [tre.

J'eusse osé le gager. Est-ce meurtre , ou larcin ?

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