LA SUITE DU MENTEUR, ACTE I, SCÈNE III
CLITON
Adieu , belle railleuse.
LYSE
Adieu , cher babillard
DORANTE, CLITON
DORANTE
Cette fille est jolie , elle a l'esprit gaillard .
CLITON
J'en estime l'humeur, j'en aime le visage ;
Mais plus que tous les deux j'adore son message.
DOBAXTE.
C'est celle dont il vient qu'il en faut estimer ; C'est elle qui me charme , et que je veux aimer.
CLITON
Quoi ! vous voulez , monsieur, aimer cette inconnue ?
lyjRANTE.
Oui , je la veux aimer, Cliton.
CLITON
Sans l'avoir vue ?
DORANTE
Un si rare bienfait en un besoin pressant S'empare puissamment d'un cœur reconnaissant ; Et comme de soi-même il marque un grand mérite , Dessous cette couleur il parle, il sollicite, Peint l'objet aussi beau qu'on le voit généreux ; Et si l'on n'est ingrat, il faut être amoureux.
CLITON
Votre amour va toujours d'un étrange caprice : Dès l'abord autrefois vous aimâtes Clarice ; Celle-ci , sans la voir; mais , monsieur, votre nom , Lui deviez-vous l'apprendre, et si tôt?
• Sil lie s'agissait dans cette scène que d'une femme qui a vu passer un prisonnier; qui, sans le conuaitre, devient amoureuse de lui ; qui lui déclare sa passion en lui envoyant de l'argent, ce ue serait qu'une aventure incroyable et indécente de nos anciens romans; et ce qui n'est ni décent ni vraisemblable ne peut jamais plaire : mais cette Mélisse ne fait que son devoir en faisant une démarche si extraordinaire; elle obéit à son frère, pour lequel Dorante est en prison ; elle s'égaye même eu obéissant, car elle n'est point encore éprise de Dorante; elle veut à la fois le servir comme elle le doit, l'embarrasser un peu, et voir en même temps s'il estdignequ'on s'attache à lui : tout cela est à la fois noble, intéressant, et du haut comicjue. On ne peut que louer l'auteur espagnol decettebelle invention; mais ileùtfallu y mettre plus d'art et de ménagement. Les plaisanteries du valet et l'avidité pour l'argent sont trés-grossieres ; on n'a que trop longtemps avili la comédie par ce bas comique, qui n'est point du tout comique. Ces scènes de valets et de soubrettes ne sont bonnes que quand elles sont absolument nécessaires à l'intérêt de la pièce, et quand elles renouent l'intrigue; elles sont insipides dès qu'on ne les introduit que pour remplir le vide de la scène; et cette insipidité, jointe à la bassesse des discours, deshonore un Ihéàtrc fait pour amuser et pour instruire les honnêtes gens. (V.)
DORANTE
Pourquoi non ?
J'ai cru le devoir faire , et l'ai fait avec joie.
CLITON
Il est plus décrié que la fausse monnoie.
DORANTE
Mon nom ?
CLITON
Oui , dans Paris , en langage commun , Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'un ; Et vous y possédez ce haut degré de gloire Qu'en une comédie on a mis votre histoire.
DORANTE
En une comédie?
CLITON
Et si naïvement , Que j'ai cru, la voyant, voir un enchantement. On y voit un Dorante avec votre visage ; On le prendrait pour vous ; il a votre air, votre âge , Vos yeux, votre action , votre maigre embonpoint , Et paraît , comme vous , adroit au dernier point. Comme à l'événement j'ai part à la peinture ; Après votre portrait on produit ma figure. Le héros de la farce , un certain Jodelet , Fait marcher après vous votre digne valet ; Il a jusqu'à mon nez et jusqu'à ma parole. Et nous avons tous deux appris en même école ; C'est l'original même , il vaut ce que je vaux ; Si quelque autre sen mêle, on peut s'inscrire en faux; Et tout autre que lui dans cette comédie N'en fera jamais voir qu'une fausse copie. Pour Clarice et Lucrèce, elles en ont quelque air. Philiste avec Alcippe y vient vous accorder. Votre feu père même est joué sous le masque.
DORANTE
Cette pièce doit être et plaisante et fantasque. Mais son nom?
CLITON
Votre nom de guerre, le Menteur -.
DORANTE
Les vers en sont-ils bons? fait-on cas de l'auteur ?
La pièce a réussi , quoique faible de style ;
Et d'un nouveau proverbe elle enrichit la ville ;
De sorte qu'aujourd'hui presque en tous les quartiers
Ou dit, quand quelqu'un ment , qu'il revient de Poitiers.
' Cette tirade et toute cette scène durent plaire beaucoup m leur temps; elles rappelaient au public l'idée d'un ouvrage qui avait extrêmement réussi. Beaucoup de vers du 7l/c;i /(?«/• avaient passé en proverbe ; et même, près décent ans après, un honnne de la cour contant à table des anecdotes très-fausses, comme il n'arrive que trop sou vent, un des convives,se tournant vers le laquais de cet homme, lui dit : iUlon , donnez à boire à voire matlrr. (\ .)