LA SUITE DU MENTEUR, ACTE II, SCÈNE I
Que vous l'avez lanlôt vu par votre fenêtre. Que vous l'aimez déjà.
MÉLISSE
Cela pourrait bien être.
LYSE
Sans l'avoir jamais vu?
MÉLISSE
J'écris bien sans le voir.
LYSE
INIais vous suivez d'un frère un absolu pouvoir' , Qui , vous ayant conté par quel bonheur étrange Il s'est mis à couvert de la mort de Florange, Se sert de cette feinte , en cachant votre nom , Pour lui donner secours dedans cette prison. L'y voyant en sa place, il fait ce qu'il doit faire.
MÉLISSE
Je n'écrivais tantôt qu'à dessein de lui plaire. IMais, Lyse, maintenant j'ai pitié de l'ennui D'un homme si bien fait qui souffre pour autrui ; Kt,par quelques motifs que je vienne d'écrire , H est de mon honneur de ne m'en pas dédire. La lettre est de ma main, elle parle d'amour : S'il ne sait qui je suis, il peut l'apprendre un jour. Un tel gage m'oblige à lui tenir parole : Ce qu'on met par écrit passe une amour frivole. Puisqu'il a du mérite , on ne m'en peut blâmer ; F,t je lui dois mon cœur, s'il daigne l'estimer. Je m'en forme en idée une image si rare , Qu'elle pourrait gagner Vàme la plus barbare; L'amour en est le peintre, et ton rapport flatteur En fournit les couleurs à ce doux enchanteur,
LYSE
Tout comme vous l'aimez vous verrez qu'il vous aime : Si vous vous engagez, il s'engage de même, VA se forme de vous un tableau si parfait , Que c'est lettre pour lettre , et portrait pourportrait. il faut que votre amour plaisannnent s'entretienne; Il sera votre idée, et vous serez la sienne. Jj'alliance est mignarde , et cette nouveauté , Surtout dans une lettre, aura grande beauté. Quand vous y souscrirez, jjour Dorante ou IMélisse : «■ Votre très-humble idée à vous rendre service. » Vous vous moquez, madame; et loin d'y consentir. Vous n'en parlez ainsi que pour vous divertir ?
MÉLISSE
Je ne me moque point.
Va que fera , madame , Cet autre cavalier dont vous possédez l'âme. Votre amant ?
' Cela justiliepnlif'ifimnnl le |)ioci'(I('!(leM(''lissc ; cela loml son rote intéressant : loiil ann()nc('ju.s(nri<i uno pièce parfaite pouï la conduite; nous ne parlons point des laules de style. (V)
MELISSE.
Qui?
LYSE
Philiste.
MÉLISSE
Ah! ne présume pas Que son cœur soit sensible au peu que j'ai d'appas; Il fait mine d'aimer, mais sa galanterie N'est qu'un anuisement et qu'une raillerie.
LYSE
Il est riche, et parent des premiers de Lyon.
MÉLISSK.
Et c'est ce qui le porte à plus d'ambition.
S'il me voit quelquefois, c'est comme par surprise;
Dans ses civilités on dirait qu'il méprise,
Qu'un seul mot de sa bouche est un rare bonheur,
Et qu'un de ses regards est un excès d'honneur.
L'amour même d'un roi me serait importune,
S'il fallait la tenir à si haute fortune.
La sienne est un trésor qu'il fait bien d'épargner ;
L'avantage est trop grand, j'y pourrais trop gagner.
Il n'entre point chez nous; et quand il me rencontre ,
Il semble qu'avec peine à mes yeux il se montre.
Et prend l'occasion avec une froideur
Qui craint en me parlant d'abaisser sa grandeur.
LYSE
Peut-être il est timide, et n'ose davantage.
MÉLISSE
S'il craint , c'est que l'amour trop avant ne l'engage. Il voit souvent mon frère, et ne parle de rien.
LYSE
Mais vous le recevez , ce me semble , assez bien.
MÉLISSE
Comme je ne suis pas en amour des plus fines , Faute d'autre j'en souffre, et je lui rends ses mines ; Mais je commence à voir que de tels cajoleurs Ne font qu'effaroucher les partis les meilleurs, VA ne dois plus souffrir qu'avec celte grimace D'un véritable amant il occupe la place.
LYSE
Je l'ai vu pour vous voir faire beaucoup de tours.
MÉLISSE
Qui l'empêche d'entrer, et me voir tous les jours? Celle façon d'agir est-elle plus polie?
Croit-il...?
Les amoureux ont chacun leur folie :
La sienne est de vous voir avec tant de respect , Qu'il passe pour superbe, et vous devient suspect; Et la vôtre, un dégoût de cette retenue. Qui vous fait mépriser la personne connue , Pour donner votre estime, et chercher avec soin L'amour d'un inconnu , parce qu'il est de loin.
M2 LA SUITE DU MEiNTEUJR, xVCTE II, SCÈNE III.