LISE
11 vous aurait donné fort avant dans la vue.
MÉLISSE
(^uel bruit et quel éclat n'eût point fait son courroux!
LYSE
Il eût été peut-être aussi honteux que vous.
Un homme un peu content et qui s'en fait accroire, Se voyant méprisé, rabat bien de sa gloire , Et , surpris qu'il en est en telle occasion , Toute sa vanité tourne en confusion.
Quand il a de l'esprit , il sait rendre le change; Loin de s'en émouvoir, en raillant il se venge , Affecte des mépris , comme pour reprocher Que la perte qu'il fait ne vaut pas s'en fâcher ; Tant qu'il peut, il témoigne une âme indifférente. Quoi qu'il en soit enfin , vous avez vu Dorante , Et fort adroitement je vous ai mise en jeu.
MÉLISSE
Et fort adroitement tu m'as fait voir son feu.
LYSE
Eh bien ! mais que vous semble encor du personnage ? Vous en ai-je trop dit.^
MÉLISSE
J'en ai vu davantage.
LYSE
Avez-vous du regret d'avoir trop hasardé ?
MÉLISSE
Je n'ai qu'un déplaisir, d'avoir si peu tardé.
Vous l'aimez ?
MÉLISSE
Je l'adore.
LYSE
Et croyez qu'il vous aime ?
MÉLISSE
Qu'il m'aime, et d'une amour, comme la mienne , ex- LYSE. [trêine.
Une première vue, un moment d'entretien , Vous fait ainsi tout croire , et ne douter de rien !
MÉLISSE
Quand les ordres du ciel nous ont fait l'un pour l'autre ' ,
Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre :
Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,
Sème l'intelligence avant que de se voir ;
Il prépare si bien l'amant et la maîtresse ,
Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse.
' Si la Suite du Menteur est tombée, ces vers ne le sont pas ; presque tous les connaisseurs les savent par cœur : c'est la même pensée qu'on voit dans Rodoç/une, et C(!la prouve que les mêmes choses conviennent quelquelois à la comédie et à la tragédie; mais la comédie a sans doute plus de droit à ces petits morceaux n lïfs et galants. Celui-ci a toujours passé pour achevé. Il n'y a (jue ce vers ,
Et, sans s'inquiéter de mille peurs frivoles,
qui dépare un peu ce joli couplet. Nous avons déjà remarqué combien la rime entraine de mauvais vers, et avec quel soin il faut empêcher que de deux vers il y en ait un pour le sens, et l'autre pour la rime. (V.)