‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 76 sur 1093 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

DORISE , achevant de vêlir l'habit de Gérante qu'elle avait trouvé dans le bois.

Achève, malheureuse , achève de vêtir Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir. Si de tes trahisons la jalouse impuissance Sut donner un faux crime à la même innocence , Recherche maintenant , par un plus juste effet, Une fausse innocence à cacher ton forfait. Quelle honte importune au visage te monte Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte ? Il t'abhorre lui-même ; et ce déguisement , En le désavouant , l'oblige pleinement.

Après avoir perdu sa douceur naturelle, Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle ; Dérobe tout d'un temps , par ce crime nouveau , Et l'autre aux yeux du monde , et ta tête au bourreau : Si tu veux empêcher ta perte inévitable. Deviens plus criminelle, et parais moins coupable. Par une fausseté tu tombes en danger ; . Par une fausseté sache t'en dégager.

Fausseté détestable , où me viens-tu réduire.' Honteux déguisement, où me vas-tu conduire.^ Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur. Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur : L'image de Caliste à ma fureur soustraite Y brave fièrement ma timide retraite.

Encor si son trépas , secondant mon désir. Mêlait à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir ! Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime, Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime; Dans l'état pitoyable où le sort me réduit,

J'en mérite la peine , et n'en ai pas le fruit ; Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie Sert à croître sa gloire avec mon infamie.

N'importe, jRosidor de mes cruels destins Tient de quoi repousser ses lâches assassins. Sa valeur, inutile en sa main désarmée , Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée ; Ainsi rien désormais ne pourrait m'enflannner ; N'ayant plus que haïr, je n'aurais plus qu'aimer. Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine". Je sauve mon amour, et je manque à ma haine. Ces contraires succès , demeurant sans effet , Font naître mon malheur de mon heur imparfait. Toutefois l'orgueilleux pour qui mon cœur soupire De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire : Il m'en est redevable , et peut-être à son tour Cette obligation produira quelque amour.

Dorise , à quels pensers ton espoir se ravale ! S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale. N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part L'offense vint de toi ; le secours, du hasard. Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse. Le hasard , par tes mains , le rend à sa maîtresse Ce péril mutuel qui conserve leurs jours D'un contre-coup égal va croître leurs amours. Heureux couple d'amants que le destin assemble , Qu'il expose en péril , qu'il en retire ensemble !

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