THÉODORE, ACTE IV, SCÈNE V
CLEOBULE.
Si ses yeux l'ont trompé, l'erreur est légitime \ Et si vous n'en savez que ce qu'il vous a dit, Écoutez-en, seigneur, un fidèle récit.
Vous ignorez encor la meilleure partie : Sous riiabit de Didyme elle-même est sortie '.
PLACIDE
Qui?
CLÉOBULE
Votre Théodore ; et cet audacieux Sous le sien au lieu d'elle est resté dans ces lieux.
PLACIDE
Que dis-tu , Cléobule ? ils ont fait cet échange !
CLÉOBULE
C'est une nouveauté qui doit sembler étrange...
PLACIDE
Kt qui me porte encor de plus étranges coups. Vois si c'est sans raison que j'en étais jaloux ; Et malgré les avis de ta fausse prudence , Juge de leur amour par leur intelligence.
CLÉOBULE
J'ose en douter encore , et je ne vois pas bien Si c'est zèle d'amant ou fureur de chrétien.
PLACIDE
Non , non , ce téméraire , au péril de sa tête , A mis en sûreté son illustre conquête : Par tant de feints mépris elle qui t'abusait Lui conservait ce cœur qu'elle me refusait, Et ses dédains cachaient une faveur secrète , Dont tu n'étais pour moi qu'un aveugle interprète. L'œil d'un amant jaloux a bien d'autres clartés ; Les cœurs pour ses soupçons n'ont point d'obscurités ; Son amour lui fait jour jusques au fond d'une ame , Pour y lire sa perte écrite en traits de flamme. Elle me disait bien , l'ingrate , que son Dieu
• Je dois remarquer ici , en général , que toutes ces petites tromperies, des cliangements d'lial)its, des billets qu'on entend en un sens, et qui en signilient un autre, des oracles même à (l()ul)le entente , des méprises de subalternes qui ont mal vu ou (|ui n'ont vu que la moitié d'un événement, sont des inventions de la tragédie moderne : inventions petites, mesquines, imitées de nos romans ; puérilités inconnues à l'antiquité, et dont il faut couvrir la faiblesse par quelque chose de grand et de tragique, comme vous avez vu dans les Hurttces la méprise d'une suivante produire les plus grands mouvements. Le vieil Horace n'est admirable que parce qu'une domestique delà maison a été trop impatiente : c'est là créer beaucoup de rien ; mais ici c'est entasser petitesses sur petitesses. (V.) — Voltaire critique ici, avec un courage qui lui fait honneur, des moyens qu'il a souvent employés dans ses pièces. La croix de diamants de Zaïre, le billet équivoque qu'elle reçoit de Néreslan , celui que Nanine écrit à Philippe Ilomberj , la lettre sans adresse d'Aménaïde à Tancréde, sont précisément ce qu'il appelle ici des inventions petites, mesquines, imitées de nos romans. Il est vrai que ces défauts sont rachetés par de très-grandes beautés ; mais c'est en cela (|ue l'ordonnance de Voltaire n'est pas toujours approuvée des connaisseurs, et que le cahinet lui est t'juvent moins favorable que le théâtre. (P.)
Saurait, sans mon secours , la tirer de ce lieu ; Et si1re qu'elle était dé celui de Didyme , A se servir du mien elle eût cru faire un crime. Mais aurait-on bien pris pour générosité L'impétueuse ardeur de sa témérité.' Après on tel affront et de telles offenses, M'aurait-on envié la douceur des vengeances ?
CLÉOBULE
Vous le verriez déjà si j'avais pu souffrir Qu'en cet habit de fille on vous le vînt offrir. J'ai cru que sa valeur et l'éclat de sa race Pouvaient bien mériter cette petite grâce ; Et vous pardonnerez à ma vieille amitié Si jusque-là , seigneur, elle étend sa pitié. Le voici qu'Amintas ' vous amène à main-forte.
PLACIDE
Pourrai-je retenir la fureur qui m'emporte?
CLÉOBULE. i
Seigneur, réglez si bien ce violent courroux , Qu'il n'en échappe rien trop indigne de vous.