THÉODORE, ACTE IV, SCÈNE V
Ni sous l'espoir flatteur de quelque impunité ,
Mais par un pur effet de générosité :
Je le nommerais mieux, si vous pouviez comprendre
Par quel zèle un chrétien ose tout entreprendre.
La mort , qu'avec ce nom je ne puis éviter,
Pîe vous laisse aucun lieu de vous inquiéter :
Qui s'apprête à mourir, qui court à ses supplices ,
IN'abaisse pas son âme à ces molles délices ;
Et près de rendre compte à son juge éternel ,
Il craint d'y porter même un désir criminel.
J'ai soustrait Théodore à la rage insensée, Sans blesser sa pudeur de la moindre pensée : I^lle fuit, et sans tache , où l'inspire son Dieu. Ne m'en demandez point ni l'ordre ni le lieu : Comme je n'en prétends ni faveur, ni salaire , J'ai voulu l'ignorer, afin de le mieux taire.
PLACIDE
Ah! tu me fais ici des contes superflus : J'ai trop été crédule , et je ne le suis plus. Quoi! sans rien obtenir, sans même rien prétendre, Un zèle de chrétien t'a fait tout entreprendre ? Quel prodige pareil s'est jamais rencontré .!*
DIDYME
Paulin vous aura dit comme je suis entré; Prêtez l'oreille au reste , et punissez ensuite Tout ce que vous verrez de coupable en sa fuite.
PLACIDE
Dis , mais en peu de mots , et sûr que les tourments M'auront bientôt vengé de tes déguisements.
DIDYME
La princesse, à ma vue également atteinte D'étonnement , d'horreur, de colère et de crainte , A tant de passions exposée à la fois , A perdu quelque temps l'usage de la voix ; Aussi j'avais l'audace encor sur le visage Qui parmi ces mutins m'avait donné passage , Et je portais encor sur le front imprimé Cet insolent orgueil dont je l'avais armé. Enfin, reprenant cœur : « Arrête, me dit-elle, « Arrête ; » et m'allait faire une longue querelle ; TNIais, pour laisser agir l'erreur qui la surprend , Le temps était trop cher, et le péril trop grand; J)onc, pour la détromper : « Non, lui dis-je, madame, « Quelque outrageux méprisdont vous trailiez|maillam- « Je ne viens point ici conune amant indigné [me , « l\Ie venger de l'objet dont je fus dédaigné ; « Une plus sainte ardeur règne au cœur de Didyme : « Il vient de votre honneur se faire la victime , 0 Le payer de son sang , et s'exposer pour vous « A tout ce qu'oseront la haine et le courroux. » Fuyez sous mon habit , et me laissez , de grâce , « Sous le vôtre en ces lieux occuper votre place ; « C'est par ce moyen seul qu'on peut vous garantir : « Conservez une vierge en faisant un martyr. »
Elle , à cette prière encor demi-tremblante , Et mêlant à sa joie un reste d'épouvante , Me demande pardon , d'un visage étonné.
De tout ce que son âme a craint ou soupçonné. Je m'apprête à l'échange , elle à la mort s'apprête ; Je lui tends mes habits , elle m'offre sa tête , Et demande à sauver un si précieux bien Aux dépens de son sang , plutôt qu'au prix du mien ; Mais Dieu la persuade , et notre combat cesse. Je vois, suivant mes vœux, échapper la princesse.
PAULIN
C'était donc à dessein qu'elle cachait ses yeux , Comme rouges de honte , en sortant de ces lieux ?
DIDYME
En lui disant adieu je l'en avais instruite; Et le ciel a daigné favoriser sa fuite.
Seigneur, ce peu de mots suffit pour vous guér' • • Vivez sans jalousie, et m'envoyez mourir.
PLACIDE
Hélas ! et le moyen d'être sans jalousie ,
Lorsque ce cher objet le doit plus que la vie?
Ta courageuse adresse à ses divins appas
Vient de rendre un secours que leur devait mon bras ;
Et lorsque je me laisse amuser de paroles ,
Tu t'exposes pour elle, ou plutôt tu t'immoles :
Tu donnes tout ton sang pour lui sauver l'honneur ;
Et je ne serais pas jaloux de ton bonheur !
Mais ferais-je périr celui qui l'a sauvée , Celui par qui Marcelle est pleinement bravée , Qui m'a rendu ma gloire, et préservé mon front Des infâmes couleurs d'un si mortel affront? Tu vivras. Toutefois défendrai-je ta tête. Alors que Théodore est ta juste conquête , Et que cette beauté qui me tient sous sa loi Ne saurait plus sans crime être à d'autres qu'à toi ? N'importe, si ta flamme en est mieux écoutée, Je dirai seulement que tu l'as méritée ; Et sans plus regarder ce que j'aurai perdu , J'aurai devant les yeux ce que tu m'as rendu. De mille déplaisirs qui m'arrachaient la vie Je n'ai plus que celui de te porter envie ; Je saurai bien le vaincre, et garder pour tes feux Dans vme âme jalouse un esprit généreux.
Va donc, heureux rival , rejoindre ta princesse, Dérobe-toi comme elle aux yeux d'une tigresse : Tu m'as sauvé l'honneur, j'assurerai tes jours, Et mourrai , s'il le faut , moi-même à ton secours
DIDYME
Seigneur...
PLACIDE
Ne me dis rien. Après de tels services Je n'ai rien à prétendre à moins que tu périsses. Je le sais , je l'ai dit ; mais , dans ce triste état , - Je te suis redevable, et ne puis être ingrat.