‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 816 sur 1093 · SÉLEUCUS, A^TIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE · texte numérisé non relu

SÉLEUCUS, A^TIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE

SÉLEUCUS

Vous puis-je en confiance expliquer ma pensée*?

dit Lien je vous épargne des soupirs; mais on ne peut dire j'épargne des soupirs, comme on dit f épargne de l'argent. (V.)

' Cela veut dire de ma peine ou de sa peine. Les déplaisirs et la peine ne sont pas des expressions assez fortes pour la perte d'un trône. (V.)

2 Pour cette beauté, termes de comédie, et qui jettent une espèce de ridicule sur cette ambassade : Fa lui dire que je lui cède l'empire pour une beauté. (V.)

^ On ue porte point haut une douceur ; cela est impropre, négligé , et peu français. Racine dit : Œnone , fais briller la couronne à ses yeux : c'est ainsi qu'il faut s'exprimer. (V.)

^ Qu^il se laisse éblouir est le mot propre ; mais se laisser gagner à un éclat affaiblit cette belle idée. (V.)

5 Ce cher objet n'esl-il pas un peu du style de l'idylle ? le ton de la pièce n'est pas jusqu'à présent au-dessus de la haute comédie, et est trop vicieux. (V).

C Quel prince? le spectateur peut-il savoir si c'est Séleucus ou Antioclius ? La réponse de Timagène ne semble-t-elle pas un reproche? et si ce Timagène était un homme de cœur, son discours sec ne paraitrait-il pas signilier : Chargez-vous vousmême d'une proposition si humiliante ; dites vous-même à votre frère que vous renoncez au droit de régner.' (V.)

7 Antioclius, qui tremble que son frère n'accepte pas l'empire , a-l-il des sentiments bien élevés ? ne devrait-il pas préparer les spectateurs à celte aversion quïl a montrée pour ré- <4ner? Pai vu de bons critiques penser ainsi : je soumets au public leur jugement et mes doutes. (V.)

* On ne sait point encore que c'est Séleucus qui parle. Il était aisé de remédier à ce petit défaut. (V.)

ANTIOCBUS.

Parlez ; notre amitié par ce doute est blessée.

SÉLEUCUS

Hélas! c'est le malheur que je crains aujourd'hui. L'égalité , mon frère , en est le ferme appui ; C'en est le fondement , la liaison , le gage , Et, voyant d'un côté tomber tout l'avantage , Avec juste raison je crains qu'entre nous deu) L'égalité rompue en rompe les doux nœuds , Et que ce jour fatal à l'heur de notre vie Jette sur l'un de nous trop de honte ou d'envie'.

ANTIOCHUS

Comme nous n'avons eu jamais qu'un sentiment, Cette peur me touchait, mon frère , également ; Mais , si vous le voulez , j'en sais bien le remède '.

SÉLEUCUS

Si je le veux! bien plus , je l'apporte et vous cède Tout ce que la couronne a de charmant en soi^. Oui , seigneur, car je parle à présent à mon roi , Pour le trône cédé , cédez-moi Rodogune , Et je n'envîrai point votre haute fortune. Ainsi notre destin n"aura rien de honteux , Ainsi notre bonheur n'aura rien de douteux ; Et nous mépriserons ce faible droit d'aînesse , Vous , satisfait du trône , et moi , de la princesse.

ANTIOCHUS

Hélas !

SÉLEUCUS

Recevez-vous l'offre avec déplaisir?

ANTIOCHUS

Pouvez-vous nommer offre une ardeur de choisir. Qui , de la même main qui me cède un empire , M'arrache un bien plus grand , et le seul où j'aspire ?

SÉLEUCUS

Rodogune ?

ANTIOCHUS

Elle-même ; ils en sont les témoins.

SÉLEUCUS

Quoi! l'estimez-vous tant?

ANTIOCHUS

Quoi ! l'estimez-vous moins ?

1 Pourquoi trop de honte.' y a-t-il de la honte à n'être pas l'ainé? et , s'il est honteux de ne pas régner, pourquoi céder le trône si vite? (V.)

2 Ce vers est de la haute comédie. On a déjà dit que cet usage dura trop longtemps. (V.)

3 II parait singulier que Séleucus ait précisément la même idée que son frère. Il y a beaucoup d'art à les représenter unis de l'amitié la plus tendre ; n'y en a-t-il point un peu trop à leur faire naitre en même temps une idée si contraire au caractère de tous les princes? cela est-il bien naturel? peut-être que non. Cependant les deux frères intéressent : pourquoi ? parce qu'ils s'aiment ; et le spectateur voit déjà dans quel embarras ils vont se précipiter l'un et l'autre. (V.)

RODOGUNE, ACTE I, SCÈNE III

•iyu

SELKUCUS.

Klle vaut bien un trône , il faut que je le die '.

ANTIOCHUS

Elle vaut à mes yeux tout ce qu'en a l'Asie.

SÉLEUCUS

Vous l'aimez donc , mon frère ?

ANTIOCHUS

Et vous l'aimez aussi ^ ; C'est là tout mon malheur, c'est là tout mon souci. .T'espérais que l'éclat dont le trône se pare Toucherait vos désirs plus qu'un objet si rare; î\Iais aussi bien qu'à moi son prix vous est connu, Kl dans ce juste choix vous m'avez prévenu. Ah ! déplorable prince!

SÉLEUCUS

Ah! destin trop contraire!

ANTIOCHUS

Que ne ferais-je point contre un autre qu'un frère !

SÉLEUCUS

O mon cher frère ! ô nom pour un rival trop doux ^ ! Que ne ferais-je point contre un autre que vous!

ANTIOCHUS

Ou nous vas-tu réduire, amitié fraternelle .^

SÉLEUCUS

Amour, qui doit ici vaincre de vous ou d'elle'''?

ANTIOCHUS

L'amour, l'amour doit vaincre 5, et la triste amitié

• Ces discours sont d'un style familier ; et il faut que je le die est plus qu'inutile; car, lorsqu'on se sert de ces tours : il faut que je le dise, que je l'avoue, que j'en convienne , c'est pour exprimer sa répugnance. Mon ennemi a des vertus, il faut gue j'en convienne ; je vais vous apprendre une chose désaf/réable, mais il faut que je la dise. Séleucus n'a aucune répugnance à dire que Rodogune est préférable aux trônes de l'Asie. ( V.;

* Plusieurs critiques demandent comment deux frères si unis , et qui n'ont tous deux qu'un même sentiment , ont pu se cacher une passion dont l'aveu involontaire échappe a tous ceux qui réprouvent ? comment ne se sont-ils pas au moins soupçonnés l'un l'autre d'être rivaux? Quoi ! tous deux débutent par se céder le trône pour une maîtresse! A peine serait-il permis d'abandonner son droit à une couronne pour une femme dont on serait adoré; et deux princes commencent par préférer à l'empire une femme à laquelle ils n'ont pas seulement déclaré leur amour. C'est au lecteur à s'interroger lui-même, à se demander (|uel effet cette idée fait sur I ui, si ce double sacrifice est vralsemblable, s'il n'est pas un peu romanesque; mais aussi il faut considérer que ces princes ne cèdent pas absolument le trône, mais un droit incertain au trône : voilà ce qui les justilic. (V.)

3 Ceci répare tout d'un coup ce que leur proposition semble avoir de trop avilissant et de trop concerté ; mais ces répétitions par écho, que ne ferais-je point contre un autre! sont-elles assez nobles, assez tragiques, et d'un assez bon goiil? (V.)

4 Cette apostrophe à l'amour est-elle digne de la tragédie? (V.) '■> Celte réponse ne sent-elle pas un peu plus l'idylle que la tragédie? Remarquez que Racine, qui a tant traité l'amour, n'a jamais dil : l'amour doit vaincre. Il n'y a pas une maxime pareille, même dans Bérénice. En général , ces maximes ne touchent jamais. Tous ceux qui ont dil que Racine sacriliait tout à

Ne doit être à tous deux qu'un objet de pitié.

Un grand cœur cède un trône , et le cède avec gloire :

Cet effort de vertu couronne sa mémoire;

ftlais lorsqu'un digne objet a pu nous enflammer,

Qui le cède est un lâche , et ne sait pas aimer ».

De tous deux Rodogune a charmé le courage ; Cessons par trop d'amour de lui faire un outrage : Elle doit épouser, non pas vous , non pas moi , Mais de moi , mais de vous , quiconque sera roi. La couronne entre nous flotte encore incertaine ; I\Iais sans incertitude elle doit être reine. Cependant, aveuglés dans notre vain projet. Nous la faisons tous deux la femme d'un sujet ! Régnons ; l'ambition ne peut être que belle , Et pour elle quittée, et reprise pour elle ; Et ce trône, où tous deux nous osions renoncer, Souhaitons-le tous deux , afin de l'y placer : C'est dans notre destin le seul conseil à prendre ; Nqus pouvons nous en plaindre, et nous devons l'atsÉLEUCus. [tendre.

Il faut encor plus faire, il faut qu'en ce grand jour Notre amitié triomphe aussi bien que l'amour.

Ces deux sièges fameux de Thèbes et de Troie ' , Qui mirent l'une en sang, l'autre aux flammes en pioic % N'eurent pour fondements à leurs maux infinis Que ceux que contre nous le sort a réunis. Il sème entre nous deux toute la jalousie Qui dépeupla la Grèce et saccagea l'Asie ; Un même espoir du sceptre est permis à tous deux ; Pour la même beauté nous faisons mêmes vœux. Thèbes périt pour l'un , Troie a brûlé pour l'autre.

l'amour, etque les hérosde Corneille étaient toujours supérieurs à cette passion , n'avaient pas examiné ces deux auteurs. Il est très-commun de lire, et très-rare de lire avec fruit. (V.)

• Cette maxime n'esl-elle pas encore plus convenable à un berger qu'à un prince? Qui cède sa maîtresse est un lâche, et ne sait pas aimer; et qui cède un trône est un grand cœur. Avouons que dans Cyrus ni dans Clélie on ne trouve point de sentences amoureuses d'une semblable afféterie. Louis Racine , iils de l'immortel Jean Racine, s'élève avec force contre ces idées, dans son Traité de la Poésie, page 355, et ajoute : « La <t femme qui mérite ce grand sacrifice est cependant une femme « très-peu estimable ; et l'on peut remarquer que, dans les tragé- « dies de Corneille, toutes ces femmes adorées par leurs amants « sont, par les qualités de leur àme, des femmes très communes ; « ce n'est que par la beauté que Cléopàtre captive César, et « qu'Emilie a tout empire sur Cinna. » Cet auteur judicieux en excepte sans doute Pauline, qui immole si noblement son amour à son devoir. Ajoutons à cette remarque que les deux frères disent leurs secrets devant deux subalternes, et que Timagène est le conlident des amours des deux frères. Comment ces deux frères, qui sont si unis, ne se sont-ils pas avoué ce qu'ils ont avoué à un domestique? (V.)

2 Les citations des sièges de Troie et de Thèbes sont peut-être étrangères à ce qui se passe. Ne pourrait-on pas dire : Non erat his cxem,plis, his scrmonibus locus.' (V.)

3 On ne met point en sang une ville , on ne la mel point ea proie; on la livre, on l'abandonne en proie. (V.)

600 fiODOGUNE, ACTE I, SCENE IV.

Tout va choir en ma main ou tomber en la vôtre '. En vain votre amitié tâcliait à partager ; Et, si j'ose tout dire, un titre assez léger, Un droit d'aînesse obscur, sur la foi d'une mère , Va combler l'un de gloire, et l'autre de misère. Que de sujets de plainte en ce double intérêt Aura le malheureux contre un si faible arrêt ! Que de sources de haine ! Hélas ! jugez le reste ' , Craignez-en avec moi l'événement funeste , Ou plutôt avec moi faites un digne effort Pour armer votre cœur contre un si triste sort. IMalgré l'éclat du trône et l'amour d'une femme , Faisons si bien régner l'amitié sur notre âme , Qu'étouffant dans leur perte un regret suborneur. Dans le bonheur d'un frère on trouve son bonheur. Ainsi ce qui jadis perdit Thèbes et Troie Dans nos cœurs mieux unis ne versera que joie ^ : Ainsi notre amitié, triomphante à son tour, Vaincra la jalousie en cédant à l'amour ; Et de notre destin bravant l'ordre barbare , Trouvera des douceurs aux maux qu'il nous prépare.

ANTIOCHUS

Le pourrez- vous , mon frère?

SÉLEUCUS

Ah ! que vous me pressez !

Je le voudrai du moins , mon frère , et c'est assez ; Et ma raison sur moi gardera tant d'empire , Que je désavoûrai mon cœur s'il en soupire.

• Le mot choir, même du temps de Corneille, ne pouvait être employé pour tomber en partage. (V.)

ï Juycz du reste était l'expression propre ; mais elle n'en est pas plus digne de la tragédie : juger quelque chose , c'est porter un arrêt; juger de quelque cbose, c'est dire son sentiment.

3 pfe versera que joie ne se dirait pas aujourd'hui , et c'était même alors une faute : on ne verse point joie. La scène est l)elle pour le fond , et les sentiments l'embellissent encore. On demande a présent un style plus châtié, plus élégant, plus soutenu : on ne pardonne plus ce qu'on pardonnait à un grand homme qui avait ouvert la carrière; et c'est à présent surtout qu'on peut dire :

Sans la langue , en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours , quoi qu'il fasse , un méchant écrivain.

Ouand des pièces romanesques réussissent de nos jours au théâtre par les situations, si elles fourmillent de barbarismes, d'obscurités, de vers durs, elles sont regardées par les connaisseurs comme de très-mauvais ouvrages. Je crois que, malgré tous ses défauts, cette scène doit toujours réussir au théâtre. L'amitié tendre des deux frères touche d'abord : on excuse leur dessein de céder le trône, parce qu'ils sont jeunes, et qu'on pardonne tout à la jeunesse passionnée et sans expérience, mais surtout parce que leur droit au trône est incertain. La bonne foi avec laquelle ces princes se parlent doit plaire au public. Leurs réflexions que Rodogune doit apiiartenir à celui qui sera nommé roi, forment tout d'un coup le nceud de la pièce; et le triomphe de l'amitié sur l'amour et sur l'ambition linit celle scène parfaitement. (V.)

ANTIOCHUS

J'embrasse comme vous ces nobles sentiments. Mais allons leur donner le secours des serments, Afin qu'étant témoins de l'amitié jurée Les dieux contre un tel coup assurent sa durée.

SÉLEUCUS

Allons, allons l'étreindre au pied de leurs autels Par des liens sacrés et des nœuds immortels.

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