ANTIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE
ANTIOCHUS
Demeurez , Laonice^; Vous pouvez , comme lui , me rendre un bon office?.
Dans l'état où je suis triste et plein de souci ^ , Si j'espère beaucoup , je crains beaucoup aussi.
' Ce mot militain est (echnique, c'est-à-dire un ternie d'art ; le pas militaire, la discipline militaire , Vordre militaire de Saint-Louis. Il fauten poésie employer les mots guerrière, belliqueuse. (V.)
* Rien ne fait mieux voir la nécessité absolue d'écrire purement, que l'erreur où jette ce mot succomba; il fait croire qu'un frère d'Antiochus succomba dans cette nouvelle guerre: point du tout ; il est quesl ion du roi Nicanor, qui avait succombé dans la guerre précédente : il fallait avait succombé ; cela seul jette des obscurités sur cette exposition. N'oublions jamais que la pureté du style est d'une nécessité indispensable. Quand on voit que celui qui conte cette histoire s'interrompt aux mille beaux exploits ûccei kvA\oc\\y\%, craint à l'égal du tonnerre, et qui donnahataille , cette interruption, qui laisse le spectateur si peu instruit, lui ôte l'envie de s'instruire, et il a fallu tout l'art et toutes les ressources du génie de Corneille pour renouer le fil de l'intérêt. (V.)
3 La construction est encore obscure et vicieuse ; en se rapporte au frère , et lui se rapporte au Parthe. La difficulté d'employer les pronoms et les conjonctions, sans nuire a la clarté et à l'élégance, est très-grande en français. (V.)
4 Est du style comique. (V.)
5 On ne sait point quel prince; et Antiochus ne se nommant point, laisse le spectateur incertain. (V.)
fi On ne sait encore si c'est Antiochus ou Séleucus qui parle ; on ignore même que l'un est Antiochus , l'autre Séleucus. Il est à remarquer qu' Antiochus n'est nommé qu'au quatrième acte, à la scène troisième, et Séleucus à la scène cinquième, et que Cléopàtre n'est jamais nommée. H fallait d'abord instruire les spectateurs. Le lecteur doit sentir la difficulté extrême d'expliquer tant de choses dans une seule scène, et de les énoncer d'une manière intéressante. Mais voyez l'exposition de ISajazct : il y avait autant de préliminaires dont il fallait parler ; cependant quelle netteté ! comme tous les caractères sont annoncés ! avec quelle heureuse facilité tout est développé! quel art admirable dans cette exposition de Bajazet! (V.)
7 Bon office. Jamais ce mot familier ne doit entrer dans le style tragique. (V.)
8 Plein de souci n'est pas assez noble. (V.)
CORNEILLE. — TOME I
Un seul mot aujourd'hui , maître de ma fortune , M'ôte ou donne à jamais le sceptre et Rodogune ■ , Et de tous les mortels ce secret révélé Me rend le plus content ou le plus désolé ^. Je vois dans le hasard tous les biens que j'espère^, Et ne puis être heureux sans le malheur d'un frère , Mais d'un frèfe si cher, qu'une sainte amitié Fait sur moi de ses maux rejaillir la moitié. [dre < ; Donc pour moins hasarder j'aime mieuxmoins préten- Et, pour rompre le coup que mon cœur n'ose attendre^, Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeiLX, IM'assurer de celui qui m'est plus précieux ^ : Heureux si , sans attendre un fâcheux droit d'aînesse , Pour un trône incertain j'en obtiens la princesse: , Et puis par ce partage épargner les soupirs *
■ Il vaudrait mieux qu'on sût déjà qui est Rodogune. Il est encore plus important de faire connaître tout d'un coup les personnages auxquels on doit s'intéresser, que les événements passés avant l'action. (V.)
^ Il semble par la phrase que ce secret ait été révélé par tous les mortels. On n'insiste ici sur ces petites fautes que pour faire voir aux jeunes auteurs quelle attention demande l'artdes vers. (V.)
3 Est impropre et louche. Foir dans le hasard ne signifie pas : Mon bien est au hasard, mon bien est hasardé; cette expression n'est pas française. (V.)
4 Donc ne doit presque jamais entrer dans un vers, encore moins le commencer. Quoi donc se dit très-bien , parce que la syllabe quoi adoucit la dureté de la syllabe donc.
Racine a dit :
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance.
Mais remarquez que ce mot est gli.ssé dans le vers , et que sa rudesse est adoucie par la voyellequi lesuit. Peu de nos auteurs ont su employer cet enchaiuement harmonieux de voyelles et de consonnes. Les vers les mieux pensés et les plus exacts rebutent quelquefois : on en ignore la raison; elle vient du défaut d'harmonie. (V.)
5 J'ai déjà remarqué qu'on ne rompt point un coup; on le pare, on le détourne, on l'affaiblit, on le repousse; de plus, (m prononce ces mots comme rompre le cou; il faut éviter celle équivoque. Si l'expression rompre tm coup est prise des jeux , comme, par exemple, du jeu de dés, ou l'on dit rompre le coup, quand on arrête les dés de son adversaire, cette ligure alors est indigne du style noble. (V.)
6 On est étonné d'abord qu'un prince cède un trône pour avoir une femme. Cette seule idée (it tomber Pertharite, qui redemandait sa propre épouse , et dont la vertu pouvait excuser cette faiblesse. Mais, dans Pertharite, celte cession est la catastrophe : ici elle commence la pièce. Antiochus est déterminé par son amitié pour son frère Séleucus, ainsi que par son amour pour Rodogune. Ce qui déplaît dans Pertharite ne déplaît pas ici. Tout dépend des circonstances ou l'auleur sait mettre ses personnages. Peul-êireeùt-il fallu qu'Anliocliuseùt paru éperdument amoureux, et qu'on s'intéressât déjà à sa passion, pour qu'on excusât davantage ce début par lequel il renonce au trône. (V.)
7 Le mot propre, au dernier hémistiche du premier vers, est incertain ; car ce droit d'aînesse n'est point fâcheux pour celui qui aura le trône et Rodogune : fâcheux, d'ailleurs , n'est pas noble. (V.)
8 II faut absolument Et si je puis épargner des soupirs : oo
rodogune,;acte i, scène m.
Qui naîtraient de ma peine ou de ses déplaisirs ' !
Va le voir de ma part, Timagène , et lui dire Que pour cette beauté je lui cède l'empire ^ ; Mais porte-lui si haut la douceur de régner ^ , Qu'à cet éclat du trône il se laisse gagner^ ; Qu'il s'en laisse éblouir jusqu'à ne pas connaître A quel prix je consens de l'accepter pour maître. ( Timagène s'en va, et le prince continue àjmrler à Laonice. )
Et vous , en ma faveur voyez ce cher objet * , Hi tâchez d'abaisser ses yeux sur un sujet Qui peut-être aujourd'hui porterait la couronne, S'il n'attachait les siens à sa seule personne, Et ne la préférait à cet illustre rang Pour qui les plus grands cœurs prodiguent tout leur ( Timagène rentre sur le théâtre. ) [sang.
TIMAGÈNE
Seigneur, le prince vient ; et votre amour lui-même Lui peut sans interprète offrir le diadème s.
I A!STIOCHUS.
Ah! je tremble; et la peur d'un trop juste refus Rend ma langue muette et mon esprit confus'.