‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 818 sur 1093 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

RODOGUISE, LAONICE.

BODOGUNE.

Je ne sais quel malheur aujourd'hui me menace ,

Et coule dans ma joie une secrète glace ' :

Je tremble, Laonice, et te voulais parler,

Ou pour chasser ma crainte ou pour m'en consoler ^.

LAONICE

Quoi ! madame , en ce jour pour vous si plein de gloi- EODOGUNE. [re?

Ce jour m'en promet tant que j'ai peine à tout croire. La fortune me traite avec trop de respect ^ ; Et le trône et l'hymen , tout me devient suspect. L'hymen semble à mes yeux cacher quelque supplice, Le trône sous mes pas creuser un précipice ^ ; Je vois de nouveaux fers après les miens brisés , Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés : Et un mot, je crains tout de l'esprit de la reine.

LAONICE

La paix qu'elle a jurée en a calmé la haine s.

BODOGUNE.

La haine entre les grands se calme rarement ; La paix souvent n'y sert que d'un amusement ^ ; Et , dans l'État où j'entre , à te parler sans feinte " , Elle a lieu de me craindre , et je crains cette crainte^. Non qu'enfin je ne donne au bien des deux États

• Coule une glace n'est pas du style noble, et la glace ne coule point. (V.)

^ Cet en se rapporte à la crainte par la phrase : il semble qu'elle veuille se consoler de sa crainte. Il faut éviter soigneusement ces amphibologies. (V.)

3 La fortune ne traite point avec respect : toutes ces expressions impropres , hasardées , lâches , négligées , employées seulement pour la rime, doivent être soigneusement bannies. (V.)

4 La poésie française marche trop souvent avec le secours des antithèses, et ces antithèses ne sont pas toujours justes : comment un hymen cache-t-il un supplice? conmient un trône creusc-t-il un précipice? Le précipice peut être creusé sous le trône , et non par lui. L'antitlièse des premiers fers et des nouz'raux, des biens et des maux, vient ensuite. Celte ligure tant répétée est une puérilité dans un rhéteur, à plus forte raison dans une princesse. (V.)

5 On ne doit jamais se servir de la particule en dans ce casci; il fallait : la paix qu'elle a jurée a du calmer sa haine. Cet en n'est pas français ; on ne dit point -j'en crains le courroux, j'en vois l'amour, pour^e crains son courroux , je vois son amour. (V.) — Voilà une de ces corrections heureuses que les comédiens devraient s'empresser d'adopter. (P.)

^ Ces réflexions générales et politiques sont-elles d'une jeune femme? Qu'est-ce que la paix qui sert d'amusement à la haine? (V.)

7 On n'entre point d ins un état ; cela est prosaïque et impropre. (V.)

^ * Cela ressemble trop à un vers de parodie. (V.)

Ce que j'ai dû de haine à de tels attentats ' : J'oublie et pleinement toute mon aventure ; Mais une grande offense est de cette nature , Que toujours son auteur impute à l'offensé ^ Un vif ressentiment dont il le croit blessé 3; Et , quoiqu'en apparence on les réconcilie , Il le craint , il le hait , et jamais ne s'y fie ; Et , toujours alarmé de cette illusion , Sitôt qu'il peut le perdre il prend l'occasion. Telle est pour moi la reine.

LAONICE

Ah! madame, je jure Que par ce faux soupçon vous lui faites injure. Vous devez oublier un désespoir jaloux Oh força son courage un infidèle époux ^. Si , teinte de son sang et toute furieuse , Elle vous traita lors en rivale odieuse, L'impétuosité d'un premier mouvement Engageait sa vengeance à ce dur traitement; Il fallait un prétexte à vaincre sa colère , Il y fallait du temps , et, pour ne rien vous taire. Quand je me dispensais à lui mal obéir ^ , Quand en votre faveur je semblais la trahir. Peut-être qu'en son cœur plus douce et repentie ^ Elle en dissim.ulait la meilleure partie ;

» Elle n'a point parlé de ces attentats : l'auteur lésa en vue; il répond à son idée ; mais Rodogune , par ce mot tels , suppose qu'elle a dit ce qu'elle n'a point dil. Cependant le spectateur est si instruit des attentats de Cléopàlre, qu'il entend aisément ce que Rodogune veut dire. Je ne remarque cette négligence, trèslégère , que pour faire voir combien l'exactitude du style est nécessaire. (V.)

2 Maxime toujours trop générale , dissertation politique qui est un peu longue , et qui n'est pas exprimée avec assez d'élégance et de force. De cette nature que... ja7nais ne s'y fie, etc. ; il vaut toujours mieux faire parler le sentiment; c'estlà le défaut ordinaire de Corneille : Rodogune se plaignant de Cléopàtre, et exprimant ce qu'elle craint d'un tel caractère , ferait jjien plus d'effet qu'une dissertation. Peut-être que Corneille a voulu préparer un peu par ce ton politique la proposition atroce que fera Rodogune à ses amants; mais aussi toutes ces sentences , dans le goût de Machiavel , ne préparent point aux tendresses de l'amour, et à ce caractère d'innocence timide que Rodogune prendra bientôt : cela fait voir combien cette pièce était diflicile à faire, et de quel embarras l'auteur a eu à se tirer. (V.)

3 Blessé d'un ressentiment ! Une injure blesse ; et ïe ressentiment e.'^t la blessure même. (V.;

4 Oublier un désespoir, et un désespoir jaloux, oii un infidèle époux a forcé son courage! Presque toutes les scènes de ce premier acte sont remplies de barbarismes ou de solecismes intolérables. Est-ce là l'auteur des belles scènes de Cinna? (V.)

5 Ce vers n'est pas français : on se dispense d'une chose , et non à une chose. (V)

'"' Bi'peutienc, l'est pas non plus, du moins aujourd'hui : oo ne peut pas dire cette princesse re/je«iie. Mais pourquoi n'emploierions-nous pas une expression nécessaire dont l'équivalent est reçu dans toutes les langues de l'Europe? (V >

RODOGUNE, ACTE I, SCENE V

Que , se voyant tromper, elle fermait les yeux ,

Et qu'un peu de pitié la satisfaisait mieux.

A présent que l'amour succède à la colère ,

Klle ne vous voit plus qu'avec des yeux de mère;

Kt si de cet amour je la voyais sortir ' ,

Je jure de nouveau de vous en avertir :

Vous savez comme quoi je vous suis toute acquise ».

Le roi souffrirait-il d'ailleurs quelque surprise ?

RODOGUNE

Qui que ce soit des deux qu'on couronne aujourd'hui, Elle sera sa mère , et pourra tout sur lui .

LAONICE

Qui que ce soit des deux , je sais qu'il vous adore : ('onnaissant leur amour, pouvez-vous craindre en- RODOGUNE. [core.?

Oui , je crains leur hymen , et d'être à l'un des deux.

LAONICE

Quoi ! sont-ils des sujets indignes de vos feux?

RODOGUNE

Comme ils ont même sang avec pareil mérite ^ , Un avantage égal pour eux me sollicite 4 ; Mais il est malaisé , dans cette égalité , Qu'un esprit conibattu ne penche d'un côté. Il est des nœuds secrets , il est des sympathies , Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre , et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer ^. C'est par là que l'un d'eux obtient la préférence ; Je crois voir l'autre encore avec indifférence ; Mais cette indifférence est une aversion Lorsque je la compare avec ma passion.

Étrange effet d'amour! incroyable chimère^'

r.oij

'Sortir d'un amojfr/ De telles impropriétés, de telles négligences révoltent trop l'esprit du lecteur. (V.)

* Comme quoi ne se dit pas davantage ; et toute acquise est du style comique. (V.)

3 Avoir même sang est encore un barbarisme ; ils sont du même sang, ils sont nés, formés du même sang : il y avait plus d'une manière de se bien exprimer. (V.)

4 Un avantage ne sollicite point, et il n'y a point d'avantage dans l'égalité. (V.)

5 C'est toujours le pot'le qui parle; ce sont toujours des maximes : la passion ne s'exprime pas ainsi. Ces vers sont agréables , quoique dont par le doux rapport ne soit point français ; mais ces Ames qui se laissent piquer, et ces je ne sais quoi, appartiennent plus à la haute comédien qu'à la tragédie. Ces vits ressemblent à ceux de la Suite du Menteur : Quand les ordres du ciel nous ont fait l'un pour l'antre, comme on l'a déjà remarqué. Cependant ces quatre vers, tout éloignés qu'ils sont du hlyle de la véritable tragédie, furent toujours regardés comme un clief-d'cruvre du développement du co-ur humain, avant qu'on vit les chefs-d'œuvre véritables de Racine en ce genre. (V.)

'' File voudrait bien être à Séleucus, si elle n'aimait pas Anti()(-lius; ce n'est pas là une chimère incroyable; mais cet examen , celte dissertation , cette comparaison de ses sentiments pour les deux frères , ne sont-ils pas l'opposé de la tragédie? (V.)

Je voudrais être à lui si je n'aimais son frère ; Et le plus grand des maux toutefois que je crains , C'est que mon triste sort me livre entre ses mains.

LAONICE

Ne pourrai-je servir une si belle flamme ' ?

RODOGUNE

Ne crois pas en tirer le secret de mon âme » : Quelque époux que le ciel veuille me destiner, C'est à lui pleinement que je veux me donner. De celui que je crains si je suis le partage , Je saurai l'accepter avec même visage ; L'hymen me le rendra précieux à son tour ^ , Et le devoir fera ce qu'aurait fait l'amour, Sans crainte qu'on reproche à mon humeur forcée Qu'un autre qu'un mari règne sur ma pensée 4.

LAONICE

Vous craignez que ma foi vous l'ose reprocher.'

RODOGUNE

Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cacher * !

LAONICE

Quoi que vous me cachiez , aisément je devine « ; Et, pour vous dire enfin ce que je m'imagine , Le prince...

RODOGUNE

Garde-toi de nommer mon vainqueur :

Ma rougeur trahirait les secrets de mon cœur 7 , Et je te voudrais mal de cette violence Que ta dextérité ferait à mon silence ; Même , de peur qu'un mot par hasard échappé Te fasse voir ce cœur et quels traits l'ont frappé , Je romps un entretien dont la suite me blesse.

' N'est-ce pas là un discours de soubrette? (V.) ^ Tirer n'est pas noble ; cet en rend la phrase incorrecte et louche. (V.)

3 A son tour est de trop ; mais il faut rimer au mot amour : cette gène extrême se fait sentir à tout moment. (V.)

4 Ces vers sont dans le style comique. Racine seul a su ennoblir ces sentiments, qui demandent les tours les plus délicats. (V.)

5 Que ne puis-je à moi-même aussi bien le cnclier !

est d'une jeune fille timide et vertueuse qui craint d'aimer; c'est au lecteur à voir si cette timide innocence s'accorde avec ces maximes de politique que Rodogunea étalées, et surtout avec la conduite qu'elle aura. (V.)

^ Quoi que vous me cachiez , aisément je devine,

est d'une soubrette. (V.)

7 Remarquez que tous Icsdiscoursde Rodogune sont dans le caractère d'une jeune personne qui craint de s'avouer à ellemême les sentiments tendres et honnêtes dont son cu-ur est louché. Cependant Rodogune n'est point jeune; elle épousa Nicanor lorsque les deux frères étaient en bas Age; ils ont au moins vingt ans. Cette rougeur, celte timidité, cette innocence, semblent donc un peu outrées pour son âge; elles s'arcordeni peu avec tant de maximes d(! polili((ue; elles conviennent encoru moins à une femme qui bientôt demandera la télé de sa bellcmère aux enfants mêmes de celle belle-mère. (V.)

Adieu : mais souviens-toi que c'est sur ta promesse Que mon esprit reprend quelque tranquillité.

LAOMCE.

Madame, assurez-vous sur ma fldélité.

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