‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 819 sur 1093 · ACTE SECOND · texte numérisé non relu

ACTE SECOND

Serments fallacieux, salutaire contrainte ' , Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte , Heureux déguisements d'un immortel courroux , Vains fantômes d'État , évanouissez-vous ' ! Si d'un péril pressant la terreur vous fit naître , Avec ce péril même il vous faut disparaître , Semblables à ces vœux dans l'orage formés, Qu'effaceunpromptoubli quand les flots sontcalmés^, Kt vous, qu'avec tant d'art cette feinte a voilée, Recours des impuissants , haine dissimulée 4, Digne vertu des rois , noble secret de cour. Éclatez , il est temps , et voici notre jour.

' Corneille reparait ici dans toute sa pompe; l'éloquent Bossuet est le seul qui se soit servi après lui de cette belle épithète fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné? Saluttiire conlmintc; il est diflicile d'expliquer comment une salutaire contrainte est un vain fantôme d'État : il manque là un peu de netteté et de naturel. (V.)

^ Voltaire parait avoir imité ces vers dans le monologue de Calilina , qui ouvre sa tragédie de Kome sauvée :

Titres chers et sacrés , et de père et d'époux , Faiblesse des humains , évanouissez-vous. (P.)

3 Une comparaison directe n'est point convenable à la tragédie. Les personnages ne doivent point être poètes ; la métaphore est toujours plus vraie, plus passionnée : il serait mieux de dire : mes vœux formés dans l'urage sont oubliés quand les flots sont calmés; mais il faudrait le dire dans d'aussi beaux vers. (V.) 11 nous semble qu'une comparaison aussi courte peut n'être pas déplacée dans une tragédie. Voltaire s'en est permis même dans ses comédies, où les jjersonnages doivent beaucoup moins s'exprimer en poètes. Telle est, entre autres, celle-ci dans l'Enfant prodigue :

Il faut an moins, pour se mirer dans l'onde, Laisser calmer la tempête qui gronde , Et que l'orage et les vents en repos Ne rident plus la surface des eaux. (P.)

4 Cela parait un peu d'un poète qui cherche à montrer qu'il connaît la cour; mais une reine ne s'exprime point ainsi. Recours des impuissants parait un défaut dans ce monologue noble et mâle; car un recours d'impuissants n'est pas une digne verty des rois : la reine n'est point ici impuissante, puisqu'elle dit que le Parthe est éloigné, et qu'elle n'a rien à crain-

RODOGUNE, ACTE II, SCÈNE I

IMontrons-nous toutes deux, non plus comme sujet- Mais telle que je suis , et telle que vous êtes, [tes • , Le Parthe est éloigné , nous pouvons tout oser : Nous n'avons rien à craindre , et rien à déguiser ; Je hais , je règne encor. Laissons d'illustres marques * En quittant, s'il le faut, ce haut rang des monarques : Faisons-en avec gloire un départ éclatant ^ , Et rendons-le funeste à celle qui l'attend. C'est encor, c'est encor cette même ennemie Qui cherchait ses honneurs dedans mon infamie, Dont la haine à son tour croit me faire la loi , Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi ^. Tu m'estimes bien lâche , imprudente rivale. Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale , Qu'il souffre qu'un hymen qu'on t'a promis en vain Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main. Vois jusqu'où m'emporta l'amour du diadème. Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même : Tremble , te dis-je ; et songe , en dépit du traité , Que, pour t'en faire un don , je l'ai trop acheté.

dre. Recours des' impuissants , éclatez, est une contradiction; car ce recours est la haine dissimulée, la dissimulation; et c'est précisément ce qui n'éclate pas : le sens de tout cela est cessons de dissimuler, éclatons; mais ce sens est noyé dans des paroles qui semblent plus pompeuses que justes. Secret de cour ne peut se dire , comme on dit homme de cour, habit de cour. (V.)

' Qui sont ces deux? est-ce la haine dissimulée et Clcop,-\tre? voilà un assemblage bien extraordinaire ! Comment Cléopàtre et sa haine sont-elles deux? comment sa haine est-elle sujette? C'est bien dommage que de si beaux morceaux soient si souvent défigurés par des tours si alambiqués. (V.)

2 Je hais, je règne encor, est un coup de pinceau bien lier; mais laissons d'illustres marques est faible; on laisse des marques de quelque chose : marques n'est là qu'un mot impropre pour rimer à monarques. ^Vâi à Dieu que du temps do Corneille un Despréaux eût pu l'accoutumer à faire des vers diflicilement !

Haut rang des monarques: haut rang saffisait, des monarques est de trop : la rime subjugue souvent le génie et affaiblit l'éloquence. (V.)

3 Faisons-en avec gloire un départ éclatant ,

est barbare ; /rtjre tm départ n'est pas français; en avec révolte l'oreille : mais si elle n'a rien à craindre, comme elle ledit, pourquoi quitterait-elle le trône? elle commence par dire qu'elle ne veut plus dissimuler, qu'elle veut tout oser. (V.)

4 A quoi se rapporte ce vous? il ne peut se rapporter qu'au recours des impuissants , à cette haine dissimulée dont elle a parlé treize vers auparavant ; elle s'entretient donc avec sa haine dans ce monologue : convenons que cela n'est point dans la nature. Il régnait dans ce temps-là un faux goiit dans toute l'Europe, dont on a eu beaucoup de peine à se défaire : ces apostrophes à ses pa.ssions, ces jeux d'esprit, ces efforts qu'on faisait pour ne pas parler naturellement, étaient à la mode en Italie, en Espagne, en Angleterre. Corneille , dans les moments de passion, se livra rarement à ce défaut ; mais il s'y laissa souvent entraîner dans les morceaux de déclamation : le reste du monologue est plein de force. (V.^

RODOGUNE, ACTE II, SCÈNE II

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