‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 836 sur 1093 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CLÉOPATRE

Enfin , grâces aux dieux, j'ai moins d'un ennemi '. La mort de Séleucus m'a vengée à demi ; Son ombre, en attendant Piodogune et son frère, Peut déjà de ma part les promettre à son père ' : Ils le suivront de près, et j'ai tout préparé Pour réunir bientôt ce que j'ai séparé.

O toi , qui n'attends plus que la cérémonie Pour jeter à mes pieds ma rivale punie. Et par qui deux amants vont d'un seul coup du sort Recevoir l'hyménée , et le trône , et la mort ;

' Je ne sais si on .sera de mon sentiment, mais je ne vois aucune nécessité pressantequi puisse forcer Cléopàtre iisc défaire de ses deux enfants : Antiochus est doux etsoumis ; Séleucus ne l'a point menacée. J'avoue que son atrocité nie révolte; et, quelque méchant que soit le genre humain , je ne crois pas qu'une telle résolution soit dans la nature. Si ses deux enfants avaient comploté de la faire enfermer, comme ils le devaient, peut-être la fureur pouvait rendre Cléopàtre un peu excusable; mais une femme qui desang-froid se résout àassassiner un de ses lils et à empoisonner l'autre , n'est pour moi qu'un monstre q'ù me dégoûte : cela est plus atroce que tragique ; il faut toujours , à mon avis , qu'un grand crime ait quelque chose d'excusable. (V.)

^ II n'est point de serpent, ni de monstre odieux, Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux.

Il faut bien que cela soit ainsi , puisque le public écoute encore, non sans plaisir, ce monologue. Je ne puis trahir ma pensée jusqu'à déguiser la peine qu'il me fait : je trouve surtout cette exclamation, grâces au dieux , aussi déplacée qu'horrible. Grâces aux dieux, je viens d'égortjer mon fils de qui je n'avais nul sujet de me plaindre ! mais entin je conçois que celte détestable fermeté de Cléopàtre peut attacher, et surtout qu'on est très-curieux de savoir'comment Cléopàtre réussira ou succombera^; c'est là ce qui fait, à mon avis, le grand mérite de cette pièce. (V.)

3 De ma part est une expression familière; mais, ainsi placée , elle devient fière et tragique : c'est la le grand art de ladicUon. Il serait à souhaiter que Corneille l'eut euiployé souvent; mais il serait à souhaiter aussi que la rage de Cléopàtre put avoir quelque excuse au moins apparente. (V.)

RODOGUNE, ACTE V, SCÈNE II

Poison , nie sauras-tu rendre mon diadème • ? Le fer m'a bien servie , en feras-tu de même ? Me seras-tu fidèle? Et toi , que me veux-tu ' , Ridicule retour d'une sotte vertu , Tendresse dangereuse autant comme importune ^ ; Je ne veux point pour fils l'époux de Rodogune, Et ne vois plus en lui les restes de mon sang, S'il m'arrache du troue et la met en mon rang.

Reste du sang ingrat d'un époux infidèle , Héritier d'une flamme envers moi criminelle , Aime mon ennemie, et péris comme lui.

Pour la faire tomber j'abattrai son appui : Aussi bien sous mes pas c'est creuser un abîme Que retenir ma main sur la moitié du crime ; Et, te faisant mon roi , c'est trop me négliger. Que te laisser sur moi père et frère à venger. Qui se venge à demi court lui-même à sa peine : Il faut ou condamner ou couronner sa haine 4. Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux De mon sang odieux arroser leurs tombeaux , Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense , Dût le ciel égaler le supplice à l'offense , Trône , à t'abandonner je ne puis consentir ; Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir ; Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange^. Tombe sur moi le ciel , pourvu que je me venge ^! J'en recevrai le coup d'un visage remis : 11 est doux de périr après ses ennemis ; Et , de quelque rigueur que le destin me traite ,

" J'avoue encore que Je n'aime point cette apostrophe au/joixon : on ne parle point à un poison ; c'est une déclamation de rliéteur; une reine ne s'avise guère de prodiguer ces tigures recliercliées. Vous ne trouverez point de ces apostrophes dans Racine. (V.) — Monime, dans Mithridatc, apostrophe le bandeau royal , dont elle voulait faire un instrument de mort , et qui a mal servi son désespoir :

Et toi , fatal tissa , malheureux diadème , etc. (P.)

* Et toi , que me reux-tu ,

Ridicule retour d'une sotte vertu?

n'est pas de même ; rien n'est plus bas , ni même plus mal placé : Cléopàtre n'a point de vertu ; son âme exécrable n'a pas hésité un instant. Ce mot solte doit être évité. (V.)

3 Autant comme n'est pas français; on l'a déjà observé ailleurs. (V.)

4 Ces sentences au moins doivent être claires et fortes ; mais ici le mot de haine est faible , et couronner sa haine ne donne pas une idée nette. (V.)

5 II vaut mieux mériter, etc. Il est bien plus étrange qu'un vers si oiseux et si faible se trouve entre deux vers si beaux et si forts. Plaignons la stérilité de nos rimes dans le genre noble ; nousn'cn avonsqu'un très-petit nombre, et l'embarras de trouver une rime convenable fait souvent beaucoup de tort au génie; mais aussi , quand cette difficullé est toujours surmontée, le génie alors brille dans toute sa perfection. (V.)

^ On sait bien que le ciel ne peut tomber sur une personne; mais cette idée, quoique trè-S-fausse , était reçue du vulgaire; elle exprime toute la fureur deCléopâtrc, elle fuit frémir. (V.)

Je perds moins h mourir qu'à vivre leur sujette. IMais voici Laonice; il faut dissimuler' Ce que le seul effet doit bientôt révéler.

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