SCÈNE VIL
CLÉOPATRE
De quel malheur suis-je encore capable ' ! Leur amour m'offensait, leur amitié m'accable; Et contre mes fureurs je trouve en mes deux fils Deux enfants révoltés et deux rivaux unis. Quoi ! sans émotion perdre trône et maîtresse! Quel est ici ton charme, odieuse princesse? Et par quel privilège , allumant de tels feux , Peux-tu n'en prendre qu'un et m'ôter tous les deux ' ? N'espère pas pourtant triompher de ma haine : Pour régner sur deux cœurs, tu n'es pas encor reine. Je sais bien qu'en l'état où tous deux je les voi Il me les faut percer pour aller jusqu'à toi ; Mais n'importe : mes mains sur le père enhardies Pour un bras refusé sauront prendre deux vies;
' On est capable d'une résolution , d'une action vertueuse ou criminelle; on n'est point capable d'un malheur. (V.)
' Elle veut dire : en n^en prenant qu'un, car Rodogune ne pouvait pas prendre deux maris. Cette antithèse, en prendre un et en ôter deux , est recherchée. J 'ai déjà remarqué que l'antithèse est trop familière à la poésie française : ce pourrait bien être la faute de la langue, qui n'a point le nombre et l'harmonie de la latine et de la grecque; c'est encore plus notre faute : nous ne Iravaillons pas assez nos vers , nous n'avons pas assez d'attention au choix des paroles , nous ne luttons pas assez contre les diflicultés. (V.)
Leurs jours également sont pour moi dangereux : J'ai commencé par lui , j'achèverai par eux '. [sent : Sors de mon cœur, nature, ou fais qu'ils m'obéis- Fais-les servir ma haine, ou consens qu'ils périssent. ]\Iais déjà l'un a vu que je les veux punir. Souvent qui tarde trop se laisse prévenir. Allons chercher le temps d'immoler nos victimes, Et de me rendre heureuse à force de grands crimes.