SCÈNE IV
CLÉOPATRE, ANTIOCHUS, RODOGUNE, ORONTE, TIMAGÈNE, LAONICE, troui'E.
TIMAGÈNE
Ah! seigneur!
CLÉOPATRE
Timagène, Queile est votre ifisélence!
TIMAGÈNE
Ah! madame!
ANTIOCHUS , rendant la coupe à Laonice.
Parlez.
TIMAGÈNE
Souffrez pour un moment que mes sens rappelés...
ANTIOCHUS
Qu'est-il donc arrivé?
tiMACÈNE.
Le'»)rince votre frère...
ANTIOCHUS
Quoi! se voudrait-il rendre à mon bonheur contraire.^
n'est pas français ? N'est-ce point qu'on peut s'empêcher à toute force d'entendre, emiélournantailleurssonatlention, et qu'où ne peut s'empêcher de voir, quand on a les yeux ouverts? (V.)
RODOGUNE, ACTE V, SCÈNE IV
TIMAGENE.
L'ayant cherché longtemps afin de divertir li'ennui que de sa perte il pouvait ressentir, ■ •le l'ai trouvé, seigneur, au hout de cette allée Où la clarté du ciel semble toujours voilée. Sur un lit de gazon, de faiblesse étendu , Il semblait déplorer ce qu'il avait perdu; Son fune à ce penser paraissait attachée ; Sa tête sur un bras languissamment penchée , Immobile et rêveur, en malheureux amant ',..
ANTIOCHUS
Enfin, que faisait-il.' achevez promptement ^
TIMAGÈNE
D'une profonde plaie en l'estomac ouverte
Son sang à gros bouillons sur cette couche verte...
11 est mort.'
TIMAGÈNE
Oui, madame.
CLÉOPATKE.
Ah! destins ennemis, Qui m'enviez le bien que je m'étais promis , Voilà le coup fatal que je craignais dans l'âme. Voilà le désespoir où l'a réduit sa flamme. Pour vivre en vous perdant il avait trop d'amour, Madame , et de sa main il s'est privé du jour.
TIMAGÈNE , à Cléopàtre.
Madame, il a parlé; sa main est innocente.
CLÉOPATRE, à Timagène.
La tienne est donc coupable , et ta rage insolente Par une lâcheté qu'on ne peut égaler, L'ayant assassiné, le fait encor parler!
ANTIOCHUS
Timagène, souffrez la douleur d'une mère,
' On est fâché de cette absurdité de Timagène , qui jcîUerait quelque ridicule sur cet événement terrible, s'il était possible d'en jeter. Peut-on dire d'un prince assassiné, qu'il est rêveur en malheureux amant sur un Ut de gazon? Le moment est pressant et horrible. Séleucus peut avoir un reste de vie, on peut le secourir; et Timagène s'amuse à représenter un prince assassiné et baigné dans son sang, comme un berger de VAstrcc rêvant à sa maîtresse sur une couche verte. (V.)
' Enfin que faisait ce malheureux amant rêveur ? ^- Monsieur, il était mort. C'est une espèce d'arlequinade. Si un auteur hasardait aujourd'hui sur le théâtre une telle incongruité, comme on se récrierait! comme on sifflerait! surtout si l'auteur était malvoulu ; cela seul serait capable de faire tomber une pièce nouvelle. Mais le grand intérêt qui règne dans ce dernier acte, si différent du reste, la terreur de cette situation, et le grand nom de Corneille, couvrent ici tous les défauts. (V.)
3 Je ne sais s'il est bien adroit à Cléopàtie d'accuser sur-lechamp Tim.igène ; mais , comme elle craint d'être accusée, elle se hâte de faire retomber le soupçon sur un autre , quelque peu vraisemblable que soit ce soupçon : d'ailleurs son trouble est une excuse. On peut remarquer que quand Timagène dit que Séleucus a parlé en mourant, la reine lui répond : C'est donc loi qui l'as tué? Ce n'est pas une conséqueûce : il a parlé, dOQC tu l'as tué. (V.)
Et les premiers soupçons d'une aveugle colère. Comme ce coup fatal n'a point d'autres témoins , J'en ferais autant qu'elle , à vous connaître moins ' . Mais que vous a-t-il dit? achevez , je vous prie.
TIMAGÈNE
Surpris d'un tel spectacle, à l'instant je m'écrie; Et soudain à mes cris , ce prince , en soupirant , Avec assez de peine entr'ouvre un œil mourant ; Et ce reste égaré de lumière incertaine Lui peignant son cher frère au Heu de Timagène , Rempli de votre idée, il m'adresse pour vous Ces mots où l'amitié règne sur le courroux :
« Une main qui nous fut bien chère « Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain ^.
« Régnez ; et surtout , mon cher frère ,
« Gardez-vous de la même main.
« C'est.... » La Parque à ce mot lui coupe la parole; Sa lumière s'éteint , et son âme s'envole ; Et moi , tout effrayé d'un si tragique sort , J'accours pour vous en faire un funeste rapport.
ANTIOCHUS
Rapport vraiment funeste, et sort vraiment tragique. Qui va changer en pleurs l'allégresse publique. O frère , plus aimé que la clarté du jour ! O rival , aussi cher que m'était mon amour ! Je te perds , et je trouve en ma douleur extrême Un malheur dans ta mort plus grand que ta mort mc- O de ses derniers mots fatale obscurité ! [me.
En quel gouffre d'horreur m'as-tu précipité.' Quand j'y pense chercher la main qui l'assassine. Je m'impute à forfait tout ce que j'imagine ; Mais aux marques enfin que tu m'en viens donner. Fatale obscurité! qui dois-je en soupçonner.' « Une main qui nous fut bien chère! »
' Cet à n'est pas français, il faut si je vous connaissais moins; mais pourquoi soupçonnerait-il Timagène? ne devraitil pas plutôt soupçonner Cléopàtre, qu'il sait être capable de tout? (V.)
2 Plusieurs critiques ont trouvé qu'il n'est pas naturel que Séleucus en mourant ait prononcé quatre vers entiers sans nommer sa mère: ils disent que cet artiiice est trop iyusté au théâtre; ils prétendent que, s'il a été frappé à la poitrine par sa mère, il devait se défendre; qu'un prince ne se laisse pas tuer ainsi par une femme; et que, s'il a été assassiné par un autre, envoyé par .sa mère, il ne doit pas dire que c'est ««e main chère; qu'enlin Antiochus, au récit de cette aventure, devrait courir sur le lieu. C'est au lecteur à peser la valeur de toutes ces critiques. La dernière critique surtout ne souffre point de réponse : Antiochus aimait tendrement son frère; ce frère est assassiné, et Antiochus achève tranquillement la cérémonie de son mariage. Rien n'est moins naturel et plus révoltant. Son premier soin doit être de courir sur le lieu, de voir si en effet son frère est mort , si on peut lui donner quelque secours, mais le parterre s'aperçoit h pisine de cette invraisemblance : il est impatient de savoir comment Cléopàtre se justi liera. (V.)
RODOGUNE, ACTE V, SCÈNE IV
Madame , est-ce la vôtre , ou celle de ma mère ' ? Vous vouliez toutes deux un coup trop inhumain ; Nous vous avons tous deux refusé notre main : Qui de vous s'est vengée? est-ce l'une, est-ce l'autre, Qui fait agir la sienne au refus de la nôtre ? Est-ce vous qu'en coupable il rne faut regarder ? Est-ce vous désormais dont je me dois garder ^ ?
CLÉOPATRE
Quoi ! vous me soupçonnez ?
' Il n'y a point de situation plus fortn, il n'y en a point où Ion ait porté plus loin la terreur, et cette incertitude effrayante qui serre l'àme dans l'attente d'un événement qui ne peut être que tragique. Ces mots terribles :
Une main qui nous fat bien chère...
Madame, est-ce la vôtre, on celle de ma mère?
Ces mots font frémir ; et ce qui mérite encore plus d'éloges , c'est que la situation est aussi bien dénouée qu'elle est fortement conçue. Cléopàtre, avalant elle-même le poison préparé pour son lils et pour Rodogune, et se flattant encore de vivre assez pour les voir périr avec elle, forme un dénouement admirable. Il faut bien qu'il le soit , puisqu'il a fait pardonner les étranges invraisemblances sur lesquelles il est fondé , et qui ne peuvent pas avoir d'autre excuse. Ceux qui ont cru ,'bien mal à propos, que la gloire de Corneille était intéressée à ce qu'on justiliàt ses fautes , ont fait de vains efforts pour pallier celles du plan de Hodof/iine. Pour en venir à bout, il faudrait pouvoir dire : Il est dans l'ordre des choses vraisemblables que , d'un côté , une lûére propose à ses deux lils , à deux princes reconnus sensibles et vertueux , d'assassiner leur maîtresse , et que , d'un autre côté , dans le même jour, cette même maîtresse, qui n'est point représentée comme une femme atroce , propose à deux jeunes princes dont elle connaît la vertu d'assassiner leur mère. Comme il est impossible d'accorder cette assertion avec le bon sens , il vaut beaucoup mieux abandonner une apologie insoutenable, et laisser à Corneille le soin de se défendre lui-même. U s'y prend mieux que ses défenseurs : il a fait le cinquième acte. Souvenons-nous donc une bonne fois, et pour toujours, que sa gloire n'est pas de n'avoir point commis de fautes, mais d'avoir su les racheter : elle doit suffire à ce créateur de la scène française. (La H.)
» Cette situation est sans doute des plus théâtrales , elle ne permet pas aux spectateurs de respirer. Quelques personnes plus difficiles peuvent trouver mauvais qu'Antiochus soupçonne Rodogune qu'il adore, et qui n'avait assurément aucun intérêt à tuerSéleucus : d'ailleurs quand l'aurait-elle assassiné? on faisait les préparatifs de la cérémonie; Rodogune devait être accompagnée d'une nombreuse cour; l'ambassadeur Oronte nel'a pas sans doute quittée; son amant était auprès d'elle : une princesse qu'on va marier se dérobe-t-elle à tout ce qui l'entoure, sort-elle seule du palais, pour al 1er au bout d'une allée sombre assassiner son beau-frere, auquel elle ne pense seulement pas? Il est très-beau qu'Antiochus puisse balancer entre sa maîtresse et .sa mère ; mais malheureusement on ne pouvait guère amener cette belle situation qu'aux dépens de la vraisemblance. Le succès prodigieux de cette scène est une grande réponse à tous ces criti([ues qui disent à un auteur : Ceci n'est p{is assez fondé , cela n'est pas assez préparé. L'auteur répond : J'ai loucha, j'ai enlevé le public; l'auteur a raison , tant que le public applaudit. Il est pourtant infiniment niieux de s'astreindre à la pins exacte vraisemblance; par là on plaît toujours, non-seulement au public assemblé, qui sent plus qu'il ne raisonne, mais aux critiques éclairés qui jugent dans le cabinet : c'est même le seul moyen de conserver une réputation pure dans la postérité. (V.)
RODOGUNE
Quoi ! Je vous suis suspeclo ?
ANTIOCHUS
Je suis amant et fds , je vous aime et respecte ; Mais quoi que sur mon cœur puissent des noms si A ces marques enOn je ne connais que vous, [doux . As-tu bien entendu? dis-tu vrai , Timagène?
TIMAGÈNE
Avant qu'en soupçonner la princesse ou la reine , Je mourrais mille fois ; mais enfin mon récit Contient, sans rien de plus, ce que le prince a dit .
ANTIOCHUS
D'un et d'autre côté l'action est si noire ,
Que n'en pouvant douter, je n'ose encor la croire.
O quiconque des deux avez versé son sang , Ne vous préparez plus à me percer le flanc. Nous avons mal servi vos haines mutuelles, Aux jours l'une de l'autre également cruelles • ; Mais si j'ai refusé ce détestable emploi', Je veux bien vous servir toutes deux contre moi : Qui que vous soyez donc, recevez une vie Que déjà vos fureurs m'ont à demi ravie.
RODOGUNE
Ah ! seigneur, arrêtez.
TIMAGÈNE
Seigneur, que faites-vous?
ANTIOCHUS
Je sers ou l'une ou l'autre, et je préviens ses coups.
CLÉOPATRE
Vivez, régnez heureux.
ANTIOCHUS
Otez-moi donc de doute , Et montrez-moi la main qu'il faut que je redoute, Qui pour m'assassiner ose me secourir.
Et me sauve de moi pour me faire périr. Puis-je vivre et traîner cette gêne éternelle ', Confondre l'innocente avec la criminelle. Vivre, et ne pouvoir plus vous voir sans m'alarmor? Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer? Vivre avec ce tourment, c'est mourir à toute heure. Tirez-moi de ce trouble , ou souffrez que je meure , Et que mon déplaisir, par un coup généreux ^ , Épargne un parricide à l'une de vous deux.
Puisque le même jour que ma main vous couronne Je perds un de mes fils , et l'autre me soupçonne ; Qu'au milieu de mes pleurs , qu'il devrait essuyer,
' Des haines cruelles aux jours l'une de Vautre; cela n'esj pas français. (V.)
2 On ne traîne point une gêne ; mais le discours d'Antiochus est si beau, que cette légère faute n'est pas sensible. (V.^
' Il faudrait désespoir plutôt que déplaisir (V.)
RODOGUNE, ACTE V, SCÈNE IV
Son peu (l'amour me force à me justifier ; Si vous n'en pouvez mieux consoler une mère Qu'en la traitant d'égal ' avec une étrangère, .le vous dirai , seigneur (car ce n'est plus à moi A nommer autrement et mon juge et mon roi ) , Que vous voyez l'effet de cette vieille haine Qu'en dépit de la paix me garde l'inhumaine, Qu'en son cœur du passé soutient le souvenir, Et que j'avais raison de vouloir prévenir. Elle a soif de mon sang , elle a voulu répandre ' : J'ai prévu d'assez loin ce que j'en viens d'apprendre; Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux. (rt Rodogune.) Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous ^ , Madame; mais ô dieux! quelle rage est la vôtre! Quand je vous donne un fils , vous assassinez l'autre , Et m'enviez soudain.l'unique et faible appui Qu'une mère opprimée eût pu trouver en lui ! Quand vous m'accablerez , où sera mon refuge ? Si je m'en plains au roi, vous possédez mon juge ; Et s'il m'ose écouter, peut-être , hélas ! en vain Il voudra se garder de cette même main. Enfin je suis leur mère, et vous leur ennemie ; J'ai recherché leur gloire , et vous leur infamie ; Et si je n'eusse aimé ces fils que vous ni'ôtez , Votre abord en ces lieux les eût déshérités. C'est à lui maintenant , en cette concurrence , A régler ses soupçons sur cette différence , A voir de qui des deux il doit se défier, Si vous n'avez un charme à vous justifier '5.
RODOGUNE, à Cléopâtre.
Je me défendrai mal : l'innocence étonnée Ne peut s'imaginer qu'elle soit soupçonnée ; Et n'ayant rien prévu d'un attentat si grand , Qui l'en veut accuser sans peine la surprend s.
' Traiter d'égal était alors une phrase faite pour les deux genres. On écrirait aujourd'hui : traiter d'égale.
2 Épuudre était un terme heureux qu'on employait, au besoin, au lieu de répandre; ce mot a vieilli. (V.) — A quelle époqueunmot peut-il être censé assez vieilli pour qu'il ne soit plus d'usage? Nous trouvons le mol épandre dans Boileau et dans d'autres bons auteurs du siècle de Louis XIV, qui semblent même l'avoir préféré à répandre. Nous le trouvons dans la Henriade :
De noirs torrents de soufre épandus dans les aire.
Permettons donc aux poètes de le rajeunir en l'employant. (P.)
3 Ce plaidoyer de Cléopâtre n'est pas sans adresse; mais ce vain artifice doit être senti par Antiochus , qui ne peut en aucune façon soupçonner Rodogune. (V.)
4 Cela n'est pas français , et ce dernier vers ne linit pas heureusement une si belle tirade. (V.)
5 On n'a rien à dire sur c<'s deux plaidoyers de Cléopâtre et de Rndogùne. Ces deux princesses parlent toutes deux comme elles doivent parler. La réponse de Rodogune est beaucoup plus forte que le discours de Cléopâtre , et elle doit l'être : il n'y a rien à y répliquer, elle porte la conviction ; et Antiochus devrait eu être tellement frappé, qu'il ne devrait peut-être pas
Je ne m'étonne point de voir que voire haine Pour me faire coupable a quitté Timagène. Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi , Son récit s'est trouvé digne de votre foi. Vous l'accusiez pourtant , quand votre âme alarmée Craignait qu'en expirant ce fils vous eût nommée : Mais de ses derniers mots voyant le sens douteux , Vous avez pris soudain le crime entre nous deux. Certes , si vous voulez passer pour véritable Que l'une de nous deux de sa mort soit coupable , Je veux bien par respect ne vous imputer rien ; Mais votre bras au crime est plus fait que le mien ; Et qui sur un époux fit son apprentissage A bien pu sur un fils achever son ouvrage. Je ne dénîrai point , puisque vous le savez , De justes sentiments dans mon âme élevés : Vous demandiez mon sang; j'ai demandé le vôtre : Le roi sait quels motifs ont poussé l'une et l'autre; Comme par sa prudence il a tout adouci , Il vous connaît peut-être, et me connaît aussi.
{à Antiochus.) Seigneur, c'est un moyen de vous être bien chère Que pour don nuptial vous immoler un frère : On fait plus; on m'impute un coup si plein d'horreur. Pour me faire un passage à vous percer le cœur.
{à Cléopâtre.) Où fuirais-je de vous après tant de furie , Madame? et que ferait toute votre Syrie, Où seule et sans appui contre mes attentas , Je verrais...? Mais, seigneur, vous ne m'écoutez pas!
ANTIOCHUS
Won , je n'écoute rien ; et dans la mort d'un frère Je ne veux point juger entre vous et ma mère : Assassinez un fils, massacrez un époux , Je ne veux me garder ni d'elle ni de vous.
Suivons aveuglément ma triste destinée; Pour m'exposer à tout achevons l'hyménée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas ; La main qui t'a percé ne m'épargnera pas ; Je cherche à te rejoindre , et non à m'en défendre , Et lui veux bien donner tout lieu de me surprendre : Heureux si sa fureur qui me prive de toi Se fait bientôt connaître en achevant sur moi ' , Et si du ciel , trop lent à la réduire en poudre Son crime redoublé peut arracher la foudre ! Donnez-moi..,.
dire : Non, je n'écoute rien; car, comment ne pas écouter de si bonnes raisons? Mais j'ose dire que le parti que prend Antiochus est infiniment plus théâtral que s'il était simplement raisonnable. (V.)
' En achevant sur moi dépare un peu ce morceau, qui est très beau; achevant demande absolument un régime. Tout lieu de me surprendre est trop faible; réduire en poudre, trop commun. (V.)
132 RODOGUNE, ACTE V, SCÈNE IV
BObOCitJNE , re)}i/)éc/ianl de prendre lu crmpe. i
Quoi ! seigneur !
ANTIOCHUS
^'olls m'arrêtez en vain :
Donnez.
BODOGUNE.
Ah ! gardez-vous de l'une et l'autre main ! Celte coupe est suspecte, elle vient de la reine; Craignez de toutes deux quelque secrète haine.
CLÉOPATRE
Qui m'épargnait tantôt ose enfin m'accuser!
EODOGUNE.
r>e toutes deux, madame, il doit tout refuser.
.le n'accuse personne, et vous tiens innocente; Mais il en faut sur l'heure une preuve évidente : .Fe veux bien à mon tour subir les mêmes lois. On ne peut craindre trop pour le salut des rois. Donnez donc cette preuve ; et, pour toute réplique , Faites faire un essai par quelque domestique'.
CLÉOPATBE, prenant la coupe.
Je le ferai moi-même. Eh bien ! redoutez-vous Quelque sinistre effet encor de mon courroux ? J'ai souffert cet outrage avecque patience. ANTIOCHUS, prenant la coupe des mains de Cléo-
pô.tre, après quelle a bu.
Pardonnez-lui , madame , un peu de défiance : Comme vous l'accusez, elle fait son effort A rejeter sur vous l'horreur de celte mort ; Et soit amour pour moi , soit adresse pour elle ' , Ce soin la fait paraître un peu moins criminelle. Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis. Qu'un gouffre de malheurs, qu'un abîme d'ennuis, Attendant qu'en plein jour ces vérités paraissent, J'en laisse la vengeance auxdieux quilesconnai-ssent^ Et vais sans plus tarder...
EODOGU.NE.
Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés , troubles et furieux , Cette affreuse sueur qui court sur son visage. Cette gorge qui s'enûe. Ah ! bons dieux ! quelle rage ! Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr. A^TXOcmiS , rendant la coupe à Laonice ou à quelque autre.
N'importe , elle est ma mère, il faut la secourir.
' Apparemment que les princesses syriennes faisaient peu de cas de leurs domestiques ; mais c'est une réflexion que persoiuie ne peut faire dans l'aj-itation ou l'on est, et dans l'attente du dcnoùment. L'action qui termine cette scène fait frémir, c'est le tragique porté au comble : on est seulement étonné que, dans lescomplimenLsd'AnliocLusetdel'amljassadeur, qui terminent la pièce, Antiochus ne dise pas un mot de son frère , qu'il aimait si tendrement. Le rôle terrible de Cléopàtrc et le cinquième acte feront toujours réussir celte pièce. (V.)
^ Soit adresse pour elle n\-sl pas français ; on ne peut pas dire : fai de l'adresse pour moi; jl fallait peut-être dire ; soil intérêt pour elle. ÇV.)
\ CLEOPATRE
. Va, Ui me veux en vain rappeler a la vie; Ma haine est tro|) fidèle , et m'a trop bien servie :
j Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ;
j C'est le seul déplaisir qu'en mourant je reçoi ;
I Mais j'ai cette dduceur dedans cette disgrâce • De ne voir point régner ma rivale en ma place. Règne; de crime en crime enfin te voilà roi. Je t'ai défait d'un père et d'un frère, et de moi • Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes , Et laisser choir sur vous les peines de mes cri nies ! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Qu'horreur, que jalousie , et que confusion ! Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble, Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !
ANTIOCHUS
Ah ! vivez pour changer cette haine en amour.
CLÉOPATRE
Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour. Qu'on m'emporte d'ici : je me meurs. Laonice , Si tu veux m'obliger par un dernier service , Après les vains efforts de mes inimitiés , Sauve-moi de l'affront de tomber à leurs pieds. {Elle s'€?i va, et Laotiice lui aide à marcher.)
ORONTE
Dans les justes rigueurs d'un sort si déplorable ' , Seigneur, le juste ciel vous est bien favorable; 11 vous a préservé, sur le point de périr, Du danger le plus grand que vous puissiez courir; Et par un digne effet de ses faveurs puissantes , La coupable est punie et vos mains innocentes.
ANTIOCHUS
Oronte , je ne sais , dans son funeste sort ,
Qui m'afflige le plus , ou sa vie , ou sa mort ;
L'une et l'autrea pour moi des malheurs sans exemple :
Plaignez mon infortune. Et vous, allez au temple
Y changer l'allégresse en un deuil sans pareil ,
La pompe nuptiale en funèbre appareil ;
Et nous verrons après, par d'autres sacrifices.
Si les dieux voudront être à nos vœux plus propices '
• Disgrâce paraît un mot trop faible dans une aventure si effroyaljle; voilà ce que la nécessité de la rime entraîne : dans ces occasions, il faut changer les deux rimes. (V.)
» L'ambassadeur Oronte n'a joué dans toute la pièce qu'un rôle insipide , et il linit l'acte le plus tragique par les plus froids complimenl.s. (V.)
3 Rodofjune ne ressemble pas plus à Pompée que Pompée à Cinna, et Cinna au Cid. C'est cette variété qui car.iclérîse le vrai (zénie. Le sujet en est aussi grand et aussi terrible que celui de Théodore est bizarre et impraticable. Il y eut la même rivalité entre cette Rodogune et celle de Gilbert, qu'on vit depuis entre la Phèdre de Racine et celle de Pradon. La pièce de Gilbert fut jouée quelques mois avant celle de Corneille , en 1645 ; elle mourut dès sa naissance, malgré la protection de Monsieur, frère de Louis XIII, et lieutenant général du royaume, h qui Gilbert, résident de la reine Christine, la dédia. La reine de
EXAMEN DE RODOGUNE
EXAMEN DE RODOGUNE
Lf sujet lie celle li-agédie csl Hiéd'Appian Alexaiuliin, lioiit voici les paroles, siif la fin du livre qu'il a (ail des Guerres de Syrie : « Déniolrius , surnoninié IS'icanor, en- " treprit la guerre contre les Partlies, et vécut quehiuc " temps prisonnier dans la cour de leur roi IMiraates, dont " il épousa la sœur, nommée Rodogimc. Cependant Dio- « dotiis, domestique des rois précédents, s'empara du << trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre, encore « enfant, lils d'Alexandre le bâtard et d'une fille de Pto- « lomée. Ayant gouverné qucKpie temps comme tuteur " sous le nom de ce pupille, il s'en défit, et prit lui-même » la couronne sous un nouveau nom de Tryphon qu'il se ■' donna. Antiochus, frère du roi prisonnier, ayant appris « sa captivité à Rhodes, et les troubles qui l'avaient suivie, » revint dans la Syrie, où , ayant défait Try[ili(in, il le fit ^< mourir. De là, il porta ses armes contre l'hraalos, et, ' vaincu dans une bataille, il se tua lui-même. Démélrius,
.Suède et le premier prince de France ne soutinrent point ce mauvais ouvrage, comme depuis rhôtel de Bouillon et l'hôtel (le Nevers soutinrent la Phèdre de Pradon. En vain le résident présente à son altesse royale, dans son épllre dédicatoire, la i/énércuse Rodoguiie , femme et mire des deux plus grands monarques de l'Asie; en vfiin compare-t-il cette Rodogunc à Monsieur, qui cependant ne lui resseml)lait en rien : ce mauvais ouvrage fut oublié du protecleur et du iiuhlic. Le privilège (lu résident pour sa Rodogtine est du 8 janvier ir/iG; elle fut imprimée en février 1647. Le privilège, de Corneille est du 17 avril 1646, et sa Rodogune ne fut imprimée qu'au 31 janvier 1647. Ainsi la Rodogunc de Corneille ne parut sur le papier qu'un an ou environ après les représentations de la pièce de Cilhert, c'est-à-dire un an après que celle pièce n'existait plus. Ce qui e.st étrange, c'est qu'on retrouve dans les deux tragédies précisément les mêmes situations, et souvent les mêmes sentiments, que ces situations amènent. Le cinquième acte est différent; il est terrible et pathétique dans Corneille. (;ilbert crut renilre sa pièce intéressante en rendant le dénoùment heureux , et il en fit l'acte le plus froid et le plus insipide qu'on put mettre sur le théâtre. On peut encore remarquer que Rodogune joue dans la pièce de Gilbert le rôle que Corneille donne à Cléopàtre, et cpie Cilberl a falsifié l'histoire. H est étrange que Corneille, dans sa préface, ne parle point d'une ressemblance si frappante*. Bernard do Fonleiiellc, dans la vie d(! Corneille son oncle, nous dit que Corneille ayant fait conlidence du plan de sa pièce à un ami, cet ami indiscret donna le plan au résident, (pii, contre le <lroit des gens, vola Corneille. Ce trait est peu vraisemblable : rarement un homme revêtu d'un emploi public .^e (h'shonon^, et se rend ridicule pour si peu de chose : tous les nicmoiresdu temps en auraient parlé; ce larcin aurait été unecli(t.se pul)li(|ue. On parle d'un ancien roman de Rodogune : j(' ne l'ai pas vu; c'est, dit-on, une brochure in-8", imprimèi; chezSommavilIe, qui servit également au grand auteur et au mauvais. Corneille embellit le roman , et Cilbert le gâta. Le style nuisit aussi beaucoup àfiilbert : car, malgré les inégalités deCorneilIc;, ilyeut autant de différence entre ses verset ceux de ses contemporains .ins((u'à Racine, qu'entre le pinceau de Michel-Ange et la brosse (les barbouilleurs. Il y a un autre nmian de Rodogune en deux volumes, mais il ne fut imprimé (pi'en 1068 : il est dès-rare et presque oublié; le premier l'est cutièrement. (V.)
' Il n'en parla pa3, oupnr mi'pi'i3,03pai'(iuelq(icni<;iiiigcnicnt poli lique pour le caraclric dont Gilbert était revêtu. (P. )
(( retournant en son royaume, fut tué par safenune Cléo- « pâtre , qui lui dressa des end)ikhes sur le chemin , en haine » de cette Rodogune qu'il avait épousée, dont elle avait « conçu une telle indignation, qu'elle avait épousé ce même « Antiochus, frère de son mari. Elle avait deux fils de Dé- « métrius, dont elle tua Séleucus, l'aîné, d'un coup de '< fièche, sit(M qu'il eut pris le diadème après la mort de « son père, soit qu'elle craignît qu'il ne la vouliil venger « sur elle, soit| que la même fureur l'emportât à ce non- « veau parricide. Antiochus son frère lui succéda, cl con- « Iraignit celte mère dénaturée de prendre le poison qu'elle « lui avait préparé. »
Justin, en son trente-sixième, trente-huitième et trenteneuvième livre, raconte celle histoire plus au long, avec quelques autres circonstances. Le premier des Machabées, et Josèphc, au treizième de% Antiquités judaïques , en disent aussi (luelque chose qui ne s'accorde pas (oui à fait avec Appian. C'est à lui que je me suis attaché pour la narration que j'ai mise au premier acte, et |K)ur l'effel du cinqiûème, que j'ai adouci du côté d'Antiochus. J'en ai dit la raison ailleurs. Le reste sont des épisodes d'invention, qui ne sont pas incompatibles avec l'histoire, puisque elle nedit point ce que devint Rodogunc après la mort de Démélrius, qui vraisemblablement l'amenait en Syrie prendre possession de sa comonne. J'ai fait porter à la pièce le nom de celte princesse plutôt que celui de Cléopàtre , que je n'ai même osé nommer dans mes vers, de peur qu'on ne confondît cette reine de Syrie avec cette fameuse princesse d'Egypte qui portait même nom , et (lue l'idée de celle-ci , beaucoup plus connue que l'autre, ne semât une dangereuse préoccupation parmi les auditeurs.
On m'a souvent fait une question à la cour : quel était celui de mes poèmes que j'estimais le plus; et j'ai trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid, ([lie je n'ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j'ai toujours eue pour celui-ci , à qui j'aurais volontiers donné mon suffrage, si je n'avais craint de manquer, en quelque sorte, au respect que je devais à ceux que je voyais pencher d'un autre côté. Cette préférence est peutêtre en moi un effet de ces inclinations aveugles (pi'ont beaucoup de pères pour quel([ues-uns de leurs enfants plus que pour les autres; peul-ôtrc y entre-l-il un peu d'aïuourt propre, en ce que celte tragédie me semble être un peu plus à moi (pie celles qui l'ont précédée, à cause des incidents surprenants qui sont purement de mon invention, el n'avaient jamais été vus au théâtre; et peut-être eiilin y at-il un peu de vrai mérite qui fait que cette inclination n'est pas tout à fait injuste. Je veux bien laisser chacun on libellé de ses sentiments; mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celle-ci : elle a tout ensemble la Iwauté du sujet, la nouveauté des fictions, la (brce des vers, la facililé de l'expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amour et de l'amitié; el va'X heureux assemblage est ménagé de sorle (pi'elle s'élève d'acle en acte. Le secijiid passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le dernier l'emporte sur tous les autres. L'action y est une, grande, complète; sa diin-e ne va point, ou fort peu, au delà de celle de la i (présenta-
EXAMEN DE RODOGUNE
tion. Le jour en est le plus illustre qu'on puisse imaginer, et l'uiiité de lieu s'y rencontre en la manière que je l'explique dans le troisième de mes discours, et avec l'indulgence que j'ai demandée pour le théâtre.
Ce n'est pas que je me flatte assez pour présumer qu'elle soit sans taches. On a fait tant d'objections contre la narration de Laonice au premier acte, qu'il est malaisé de ne donner pas les mains à quelques-unes. Je ne la tiens pas toutefois si inutile qu'on l'a dit. Il est hors de doute que Cléopâtie, dans le second, ferait connaître beaucoup de choses par sa confidence avec cette Laonice , et par le récit qu'elle en a fait à ses deux (Lis , pour leur remettre devant les veux combien ils lui ont d'obligation; mais ces deux scènes demeiueraient assez obscures, f.i cette narration ne les avait précédées, et du moins les justes défiances de Rodogune à la lin du premier acte, et la peinture que Cléopâtre fait d'elle-même dans son monologue qui ouvre le second, n'auraient pu se faire entendre sans ce secours.
J'avoue qu'elle est sans artifice, et qu'on la fait de sanglioid à un personnage protatique, qui se pourrait toutefois justifier par les deux exemples de Térence que j'ai cités sur ce sujet au premier discours. Timagène, qui l'écoute, n'est introduit que pour l'écouter, bien que je l'emploie au cinquième à fabe celle de la mort de Séleucus, qui se pouvait faire par un autre. Il l'écoute sans y avoir aucun intérêt notable, et par simple curiosité d'apprendre ce qu'il pouvait avoir su déjà en la cour d'Égvpte, où il était en assez bonne posture, étant gouverneur des neveux du roi, pour entendre des nouvelles assurées de tout ce qui se pas- .sait dans la Syrie, qui en est voisine. D'ailleurs, ce qui ne peut recevoir d'excuse, c'est que, comme il y avait déjà quelque temps qu'il était de retour avec les princes, il n'y a pas d'apparence qu'il ait attendu ce grand jour de cérémonie i)onr s'informer de sa sœur comment se sont passés tous ces troubles, qu'il dit ne savoir que confusément. PoUux, dans Médée, n'est qu'un personnage protatique qui écoute sans intérêt comme lui ; mais sa surprise de voii Jason à Corinthe, où il vient d'arriver, et son séjour en Asie, que la mer en sépare, lui donnent juste sujet d'ignorer ce qu'il en apprend. La narration ne laisse pas de demeurer froide comme celle-ci, parce qu'il ne s'est encore 1 ien passé dans la pièce cpii excite la curiosité de l'audilcur, ni qui lui puisse donner quelque émotion en l'écoulant; mais si vous voulez réfléchir sur celle de Curiace dans V Horace , vous trouverez qu'elle fait tout un autre effet. Camille, qui l'écoute, a intérêt, comme lui, à savoir comment s'est faite une paix dont dépend leur mariage; et l'auditeur, que Sabine et elle n'ont entretenu que de leurs malheurs et des appréhensions d'une bataille qui se va donner entre deux partis, oii elles voient leurs frères dans l'un et leur amour dans l'autre, n'a pas moins d'avi<lité qu'elle d'ajipiendie comment une paix si suqirenante s'est pu conclure.
Ces défauts dans c-ctte narration confumeut ce que j'ai dit ailleurs, que, lorsque la tragédie a son fondement sur des guerres entre deux Étals, ou sur d'autres affaires publiques, il est très-malaisé d'inirodture un acteur qui les ignore, *t qui puisse recevoir le récif qui eu doit instruire ♦es spectateurs en parlant à lui
J'ai déguisé quelque chose de la vérité historique en celui-ci : Cléopûtre n'épousa Antiochus qu'en haine de ce que son mari avait épousé Rodogune chez les Parthes, et je fais qu'elle ne l'épouse que par la nécessité de ses affaires, sur un faux bruit de la mort de Démétrius, tant pour ne la faire pas méchante sans nécessité, comme Ménélas dans VOrcste d'Euripide, que pour avoir heu de feindre que Démétrius n'avait pas encore épousé Rodogune, et venait l'épouser dans son royaume pour la mieux établir en la place de l'autre, par le consentement de ses peuples, et assurer la comonne aux enfants qui naîtraient de ce mariage. Cette fiction m'élait absolument nécessaire, afm qu'il fût tué avant que de l'avoir épousée, et que l'amour que ses deux (ils ont pour elle ne fit point d'horreur aux spectateurs, qui n'auraient pas manqué d'en prendre une assez forte , s'ils les eussent vus amouieux de la veuve de leur père, tant cette affection mcestueuse répugne à nos mœurs!
Cléopûtre a lieu d'attendre ce jour-là à faire confidenœ à Laonice de ses desseins et des véritables raisons de tout c« qu'elle a fait. Elle eût pu trahir son secret aux princes ou à Rodogune, si elle l'eût su plus tôt; et cette ambitieuse mère ne lui en fait part qu'au moment qu'elle veut bien qu'il éclate , par la cruelle proposition qu'elle va faire à ses fils. On a trouvé celle que Rodogune leur fait à .son tour- indigne d'une persoime vertueuse , comme je là peins; mais on n'a pas considéré qu'elle ne la fait pas, comme Cléopâtie, avec espoir de la voû' exécuter par les princes, mais seulement pour s'exempter d'en choisir aucun, et les attacher tous deux à sa protection par une espérance égale. Elle était avertie par Laonice de celle que la reine leur avait faite, et devait prévoir que, si elle se fût déclarée pour Antiochus qu'elle aimait, son ennemie, qui avait seule le secret de leur naissance, n'eût pas manqué de nommer Séleucus pour aîné afin de les rx)nmiettre l'un contre l'autre, et d'exciter une guerre civile qui eût pu causer sa perte. Ainsi elle devait .s'exempter de choisir, pour les contenir fous deux dans l'égalité de prétention, et elle n'en avait pomt de meilleur moyen que de rappeler le souvenir de ce qu'elle devait à la mémoire de leur i)ère, qui avait perdu la vie pour elle, et leur faire cette proposition qu'elle savait bien (ju'ils n'accepteraient pas. Si le traité de paix l'avait forcée à se départir de ce juste sentiment de reconnaissance, la liberté qu'ils lui rendaient la rejetait dans cette obligation. Il était de .son devoir de venger celte mort; mais il était de celui des princes de ne se pas charger de cette vengeance. Elle avoue elle-même à ^Vntiochus qu'elle les haïrait, s'ils lui avaient obéi; que, comme elle a fait ce qu'elle a dû par cette demande, ils font ce (pi'ils doivent par leur refus; qu'elle aime trop la verlu pour vouloir être le prix d'un crime, et que la justice qu'elle demande de la mort de leur père serait un parricide, si elle la recevait de leurs mains.
Je dirai plus : quand cette proposition serait tout à fait condanniable en sa bouche, elle mériterait quelque grâce et jKjur l'éclat que la nouveauté de l'invention a fait au théâtre , et pour l'embarras surprenant où elle jette les princes , et pour reflet quelle produit dans le reste delà pièce qu'elle conduit à raction historique. Elle est causî^
EXAMEN DE RODOGUNE
que Séieucus, par dépit, renonce au trône et à la possession (le cette princesse ; que la reine , le voulant animer contre son frère, n'en peut rien obtenir, et qu'enfin elle se résout pai' désespoir de les perdre tous deux , plutôt qjie de se voii' sujette (le son ennemie.
Elle commence par Séieucus, tant peur suivre l'ordre de riiistoire , que parce que , s'il fût demeuré en vie après Antiochus et Rodoguue , qu'elle voulait empoisonna- publiquement, il les aurait pu venger. Elle ne craint pas la même chose d'Antiochus pour son frère, d'autant qu'elle espère que le poison violent qu'elle lui a préparé fora un effet assez prompt pour le faire mourir avant qu'il ait pu rien savoir de cette autre mort, ou du moins avant qu'il l'en puisse convaincre , puisqu'elle a si bien pris son temps
pour l'assassiner, que ce parricide n'a pas eu de témoins. J'ai parlé ailleurs de l'adoucissement que j'ai apporté pour empêcher qu' Antiochus n'en conunît un en la forçant de prendre le poison qu'elle lui présente, et du peu d'apparence qu'il y avait qu'un moment après qu'elle a expiré presque à sa vue, il parlât d'amour et de mariage à Rodogune. Dans l'état où ils rentrent derrière le théâtre, ils peu\ ent le résoudre quand il le jugeront à propos. L'action est complète, puisqu'ils sont hors de péril; et la mor! de Séieucus m'a exempté de développer le secret du thoil d'aînesse entre les deux frères, qui d'ailleurs n'eût jamais été croyable, ne pouvant être éclairci que par une bouclie en (jui l'on n'a pas vu assez de sincérité pom prendre aucune assurance sur sonlénioiguage.
FIN DE HODOOUrîB,
HÉRACLIUS