‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 844 sur 1093 · HÉRACLIUS, ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

HÉRACLIUS, ACTE I, SCÈNE I

Voudra servir d'idole à son zèle charmé'.

Mais sais-tu sous quel nom ce fâcheux bruit s'excite»?

CRISPE

!l ijoinme lléraclius celui qu'il ressuscite.

Quiconque en est l'auteur devait mieux l'inventer. Le nom d'IIéraclius doit peu m'épouvanter ; Sa mort est trop certaine, et fut trop remarquable Pour craindre un grand effet d'une si vaine fable. Il n'avait que six mois ; et, lui perçant le liane , On en fit dégoutter plus de lait que de sang ■* ; Et ce prodige affreux , dont je tremblai dans l'âme -i , Fut aussitôt suivi do la mort de ma femme. Il me souvient encor qu'il fut deux jours caché, VA que sans Léontine on l'eût longtemps cherché : 11 fut livré par elle , à qui , pour récompense , Je donnai de mon fils à gouverner l'enfance * ,

irtétaphore doit èlro une image qu'on puisse poindre. (V.) — Mirés avoir tourné longtemps autour de cette idée on parlant de la juslossedes métaphores, voilàceque Voltaire élal)lit enfin comme une règle de goût. A une page ou deux de distance , on \ erra les nouveau.v développements qu'il donne à cet étrange paradoxe. Nous nous contentons d'observer ici que la uiéiapliore (|u'il reprend nous semble en effet vicieuse, non parc(^ qu'il serait diflicile ou même impossible de la peindre, mais parce qu'elle est beaucoup trop recherchée : on ne se fait pas un vêtement d'un fantôme, comme Tartufe se fait un manteau de la religion. La métaphore de Molière est naturelle; celle de i;orneille ne l'est pas. (P.)

' Quelles expressions forcées! Pour sentir à quel point tout cela est mal écrit, mettez en prose ces vers : Le peuple rsl impatient de se laisser séduire au premier imposienr armé pour me détrôner, qui, s'osant revêtir d'un fantôme aimé , voudra servir d'idole à son zèle charmé. Entendra-t-on un tel langage ? ne sera-t-on pas révolté de cette foule d'impropriétés et de barbarismes? Le sévère Boileau a dit :

Sans la langue, eu un mot, l'auteur le plus diviu Est toujours , quoi qu'il fasse , an méchant écrivain

î\lais souvenons-nous aussi ({ue lorsque Corneille faisait les beaux morceaux du Cid , des Horaces, de Cinna, de Pompée, il était un admirable écrivain. (V.)

" Un bruit nes'excite point sous un nom. Qu'il est diSTicile de parler en vers avec justesse ! mais que cela est nécessaire ! (V.)

^ Sa mort est trop certaine , et fut trop remarquable. . . Il n'aTait que six mois; et, lui perçant le flanc. Ou en fit dégoutter plus de lait que de sang.

i:\pressions trop familières, trop prosaïques : et lui perçant le liane est un solécisme; il faute» lui perçant. (V.)

i Ce prodige n'est point affreux, c'est seulement une croyance puérile, assez commune autrefois, que les enfants au berceau avaient du fait dans les veines. Phocas même l'insimie assez, en disant : Il n'avait que s/j; mois, et on cnjit dé;/outter plus de luit que de saur/. Cette conjonction et signilie évidemment que ce lait était une suite, une preuve de son enfance, et par la iiièine exclul le prodige ; mais, si c'en était un, que signilieniil-ll? i» quoi servirait-il? (V.)

3 .//■ donnai à Léontine son enfance à gouverner. — Juge par là eomhien ce conte est ridicule. — Tout est jus(ju'ie.i de In prose un peu commune et négligée. Le milieu entre l'ampoulé il le familier es! diflii'de à tenir. (V.

Du jeune Martian , qui d'âge presque égal , Était resté sans mère en ce moment fatal. Juge par là combien ce conte est ridicule.

CRISPE

Tout ridicule il plaît , et le peuple est crédule ; Mais avant qu'à ce conte il se laisse emporter, Il vous est trop aisé de le faire avorter '.

Quand vous fîtes périr Maurice et sa famille, H vous en plut, seigneur, réserver une fille % . Et résoudre dès lors qu'elle aurait pour épou.v Ce prince destiné pour régner après vous. Le peuple en sa personne aime encore et révère ^ Et son père Maurice et son aïeul Tibère , Et vous verra sans trouble en occuper le rang S'il voit tomber leur sceptre au reste de leur sang. Non , il ne courra plus après l'ombre du frère , S'il voit monter la sœur dans le trône du père. Mais pressez cet hymen : le prince aux champs de M ars, Chaque jour, chaque instant, s'offre à mille hasards-, Et n'eût été Léonce , en la dernière guerre i , Ce dessein avec lui serait tombé par terre ^,

' On ne se laisse point emporter à un conte ; on fait avorter des desseins, et non pas des contes. (V.)

2 Cela est du st) le d'affaires : Il plut à votre majesté de donner tel ordre : il n'y a pas là de faute contre la langue , mais il y en a contre le tragique. (V.)

3 Cette personne se rapporte à ce prince; et c'est de celle lille que Phocas a réservée , c'est de Pulchérie que Crispe veut parler. (V.)

4 Ces expressions sont bannies aujourd'hui, même du style familier. (V.)

5 On a déjà repris ailleurs ces façons de parler vicieuses. Toute métaphore qui ne forme point une image vraie et sensible est mauvaise ; c'est une règle qui ne souffre point d'exception : or, quel peintre pourrait représenter une idée qui tombe par terre? (V.) — C'est ici que Voltaire s'explique sans détour : il veut, sans aucune exception , que l'on puisse peindre chaque métaphore. On ne revient pas d'étonnement qu'une idée aussi buarre , aussi destructive de toute poésie , ait pu se former dans la tète d'un homme qui non-seulement avait cultivé toute sa vie l'art des vers, mais qui en avait fait d'exceli<'nts. Rien no prouvemieux combien le meilleurjuge est suj('t à s'égarer lorsqu'il discute à froid c(i (jui ne doit être senti qu'avec enthousiasme. Kn mesurant, si nous l'osons dire, avec le compas des grammairiens, la valeur de chaque expression de Corneille, il semblerait que Voltaire eut oublié que lui-même avait été: poète. Mais queUjues exemples feront mieux .sentir ce que son système a d'étrange , et combien il pourrait induire en erreur les jeunes gens ((ui , sur la foi de son nom, croiraient ne pouvoir pas choisir de meilleur guide. Quel est le peintre cpii oserait essayer, d'après le principe de Voltaire , de faire voir dans un tal)leau des mains avides de sang qui volent à des parricides; un nom qui chatouille l'orgueilleuse faiblesse d'un cœur; un pouvoir (jui s'achemine à grands pas l'crs sa chute ; des pleurs mis dans une balance avec les lois d'un État; des yeux qu'on voit venir de toutes parts; une victoire qu'on irrite dans les bras du vainqueur, ou f|ui se laisse attendrir aux pleurs d'une femme; des murs (pii vont prendre la parole, des portes qui n'obéissent qu'à un seul homme; des mainsqui promettent; un glaivequi wf'»v/(.'; des coursiers (|iii iw connaissent plus le frein , ou l>ieu lui même mettant un

5^0 IIKRÂCLIUS,

Puisque , sans la valeur de ce jeune guerrier, iMartian demeurait ou mort ou prisonnier '. Avant que d'y périr, s'il faut qu'il y périsse. Qu'il vous laisse un neveu qui le soit de Maurice , Kt qui , réunissant l'une et l'autre maison , Tire chez vous l'amour qu'on garde pour son nom

PIIOCAS.

Hélas! de quoi me sert ce dessein salutaire, Si pour en voir l'effet tout me devient contraire ^ ? Pulchérie et mon (ils ne se montrent d'accord Qu'à fuir cet hyménée à l'égal de la mort ; Rt les aversions entre eux deux mutuelles I,es font d'intelligence à se montrer rebelles ^. La princesse surtout frémit à mon aspect; Et, quoiqu'elle étudie un peu de faux respect , Le souvenir des siens , l'orgueil de sa naissance,

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