HÉRACLIUS, ACTE II, SCÈNE VI
Que , par vos grands exploits , votre rare vaillance J'ilt faire à l'univers croire votre naissance , Et qu'une occasion pareille à ce grand bruit Nous put de son aveu promettre quelque fruit ' ; Car, comme j'ignorais que notre grand monarque ' En eiU pu rien savoir, ou laisser quelque marque, Je doutais qu'un secret, n'étant su que de moi , Sous un tyran si craint pût trouver quelque foi.
EXUPÈBE.
Comme sa cruauté, pour mieux gêner Maurice, Le forçait de ses fils à voir le sacrifice ^, Ce prince vit l'échange , et l'allait empêcher; Mais l'acier des bourreaux fut plus prompt à tran- La mort de votre fils arrêta cette envie , [cher :
Et prévint d'un moment le refus de sa vie '*. Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter ^ ,
' Rien nVst plus obscur que ces vers. Qu'est-ce qu'une occasion pareille à un bruit qui peut promettre quelque fruit d'un aveu ? l'aveu de qui ? l'aveu de quoi ? Ne cessons de dire , pour l'iiistructiou des jeunes gens, que la première loi est d'être clair. (V.)
^ Il n'est pas permis d'écrire avec cette négligence en prose , à plus forte raison en vers.
Notre grand monarque
Kd eût pu riea savoir, ou laisser quelque marque...
Quel style ! il veut dire : J'ignorais que Maurice avait pu laisser quelque marque à laquelle on pût reconnaître son /Us. (V.)
3 Forcer un père à voir égor!;er ses enfants , est-ce là simplement le gêner? n'est-ce pas lui faire souffrir un supplice affreux? Que le mot propre est rare! mais qu'il est nécessaire! Marlian, qui s'est toujours cru lils de cette femme, et qui se voit en un instant lils de l'empereur Maurice, demeure muet dans une telle conjoncture; ce qui n'est ni vraisemblable, ni tliéàlral. Jusqu'ici ni Héraclius ni Martian n'ont été que deux instruments dont on ne sait pas encore comment on se servira. Martian laisse parler Exupère. Mais comment cet Exupère ne lui a-t-il pas parlé plus tôt? est-il possible qu'ayant eu ce billet/ioi^îfère de son cher parent, il ne l'ait pas porté sur-lechamp à Martian ou à Léonce? il a conspiré, dit-il, sans en avertir celui pour lequel il conspire ! il a agi précisément comme Léontine; il a voulu tout faire par lui-même. Léonline et Exupère, sans se donner le mot, ont traité les deux princes comme des écoliers : mais cet Exupère est l'ami de Léonce, c'est-à-dire de Marlian, cru Léonce; comment Léontine a-t-elle pu dire qu'elle ne le connaît pas? Il y a bien plus : cet Exupère possède; ce billet important par lequel une partie du secret de Léontine est révélée, et il s'est mis à la tète d'une conspiration sans en parler à cette Léontine, qui s'est chargée de tout, qui se vante toujours d'être maîtresse de tout. Aucune de ces circonstances n'est croyable; tout parait amené de la manière la plus forcée. Comment Maurice allait-il empêcher l'échange? Ajoutez que; fut plus prompt à trancher n'est pas français ; il faut un régime à trancher: ce n'est pas un verbe neutre. (V.)
4 Que veut dire le refus de sa vie P à quoi se rapporte sa vie ? qu'est-ce que la mort qui arrête une envie? cela n'est ni élégant, ni français, ni clair. (V.)
5 Se laissant Inrs flatter à un espoir n'est pas français; mais si cette faute se trouvait dans une belle tirade , elle serait à peine une faute. C'est la quantité de ces expressions vicieuses qui révolte. (V.)
S'en ouvrit à Félix , qui vint le visiter ' ,
Et trouva les moyens de lui donner ce gage
Qui vous en pût un jour rendre un plein témoignage.
Félix est mort, madame, et naguère en mourant
Il remit ce dépôt à son plus cher parent ;
Et m'ayant tout conté : « Tiens, dit-il , Exupère ,
« Sers ton prince , et venge ton père. » Armé d'un tel secret, seigneur, j'ai voulu voir Combien parmi le peuple il aurait de pouvoir ^. J'ai fait semer ce bruit sans vous faire connaître ; Et , voyant tous les cœurs vous souhaiter pour maitrc, J'ai ligué du tyran les secrets ennemis , Mais sans leur découvrir plus qu'il ne m'est permis. Ils aiment votre nom , sans savoir davantage ; Et cette seule joie anime leur courage, Sans qu'autres que les deux qui vous parlaient là-bas ^ De tout ce qu'elle a fait sachent plus que Phocas. Vous venez de savoir ce que vous vouliez d'elle ; C'est à vous de répondre à son généreux zèle. Le peuple est mutiné, nos amis assemblés, Le tyran effrayé , ses confidents troublés. Donnez l'aveu du prince à sa mort qu'on apprête , Et ne dédaignez pas d'ordonner de sa tête.
MARTIAN
Surpris des nouveautés d'un tel événement 4 , Je demeure à vos yeux muet d'étonnement ^.
Je sais ce que je dois, madame , au grand service Dont vous avez sauvé l'héritier de Maurice *>. Je croyais , comme fils , devoir tout à vos soins , Et je vous dois bien plus lorsque je vous suis moins; I\Iais , pour vous expliquer toute ma gratitude , Mon âme a trop de trouble et trop d'inquiétude.
' Quel était ce Félix? comment put-il visiter Maurice, que Phocas tenait au milieu des bourreaux, et qui fut tué sur le corps de ces enfants? Fcnir visiter, expression de comédie. (V.)
' Quoi! cet Exupère a agi de son chef, sans consulter personne? son premier devoir n'était-il pas d'avertir celui qu'il croit Héraclius , et de parler à Léonline? Va-t-on ainsi soulever le peuple , sans que celui en faveur duquel on le soulève en ait la moindre connaissance? y a-t-il un seul exemple dansl'hi.stoire d'une conduite pareille? tout cela n'est-il pas forcé? (hi permet un peu d'invraisemblance, quand il en résulte de beau x coups de théâtre et des morceaux pathétiques ; mais la conduite d'Exupère ne produit que de l'embarras. Ce n'est pas assez qu'une pièce soit intriguée, elle doit l'être tragiquement. Ici Léonline ne fait qu'embrouiller une énigme qu'elle donne à deviner. (V.)
3 On ne sait point qui sont ces deux qui parlaient là-bas , et ()ui n'en savaient pas plus que Phocas. Sans qu'antres que les deux, mots durs à l'oreille, cacophonie inadmissible dans le style le plus commun. (V.)
4 Des nouveautés : ce n'est pas le mot propre; i! fallait de lu nouveauté ; celte expression eût encore été trop faible. (V.)
5 II faut éviter celte petite méprise, et ne pas dire qu'on (.'.t muet, (juand on parle; il pouvait dire : j'ai resté jusqu'ici muet d'étonnement. (V.)
^ ^ Cela n'est pas français, c'est un barbarisme. (V.)