MARTIAN, LÉONTINE, EUDOXE
MA.RTIAN.
Madame, pour laisser toute sa dignité A ce dernier effort de générosité 4 , Je crois que les raisons que vous m'avez données M'en ont seules caché le secret tant d'années. D'autres soupçonneraient qu'un peu d'ambition , Du prince Martian voyant la passion , Pour lui voir sur le trône élever votre fille , Aurait voulu laisser l'empire en sa famille , Et me faire trouver un tel destin bien doux
' On a déjà vu qu'il n'aimait guère. Tous les mouvenienls du cœur sont étouffés jusqu'ici dans cette pièce sous le fardeau d'une intriguer difficile à débrouiller. Il n'était guère possible cju'au seul Corneille de soutenir l'attention du speclateur, et d'exciter un grand intérêt dans la discu.ssion embrouillée d'un Mijet si coniplifiué et si obscur; mais malheureusement ce Martian s'cxpliquiî d'une manière si froide, si sèche, et en si mauvais vers, qu'il ne peut faire aucune impression. (V.)
* Uni: hancli: ne se dit que des voleurs. (V.)
3 L'erreur où l'on a été longtemps qu'on se fait tirer son mauvais sang par une saignée, a produit celle faussi" allégorie. Elle se trouve employée dans la tragédie A'Andronk :
Quand j'ai do mauvais sang , je me le fais tirer.
El on prétend (|u'en effet Piiili])p(; Il avait fait celle réponse à ceux qui demandaient la grâce d(^ don Carlos. Pans |)resque toutes les anciennes tragédies, il est toujours (juestion de se défaire d'«H peu de mauvais sun;/. Mais le grand défaut de cette scène est qu'elle n(^ produit aucun des mouvements tragiques qu'elle semblait promellr(\ (V.)
4 Ce discours de Martian est encore trop obscur par l'expression. La dignité d'un f^/forl, et les rai.sons (jui ont caché tant d'années lesecni d'un afforl, sont bien loin iW. faire une phrase nelle. L'espril est tendu conllnuellemenl, non-seulement pour comprendre l'intrigue, mais souvent pour comprendre le sens des vers. (V.)
Dans l'éternelle erreur d'être sorti de vous : Mais je tiendrais à crime une telle pensée '. Je me plains seulement d'une ardeur insensée. D'un détestable amour que pour ma propre sœur Vous-même vous avez allumé dans mon ca^ur. Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste *?
LÉONTINE
Je vous aurais tout dit avant ce nœud funeste ; Et je le craignais peu , trop sûre que Phocas , Ayant d'autres desseins , ne le souffrirait pas ^.
Je voulais donc, seigneur, qu'une flamme si belle Portât votre courage aux vertus dignes d'elle '•, Et que votre valeur l'ayant su mériter. Le refus du tyran vous pilt mieux irriter. Vous n'avez pas rendu mon espérance vaine : J'ai vu dans votre amour une source de haine; Et j'ose dire encor qu'un bras si renommé s Peut-être aurait moins fait si le cœur n'eilt aimé.
' Tenir à crime n'est pas français. (V.)
* Cela n'est pas français; il veut dire : qu'atlendiez-vous du péril où vous me mettiez de commettre un inceste P quel projet formicz-vous sur cetincestc P Mais on ne peut ûln faire un dessein; on dit bien : concevoir, former un dessein; mon dessein est d'aller, j'ai le dessein d'aller, etc. ; mais non pas : je fais un dessein sur vous. Racine a dit :
Les grands desseins de Dieu sur son peaple et sur vous ,
mais non pas :
Les desseins que Dieu fit sur son peuple et sur voos.
De plus, on a des desseins sur quelqu'un , mais on n'a point de desseins sur ((uelque chose; on ne fait point des desseins on fait des projets. Ces règles paraissent étranges au premier coup d'fcil , et ne le sont point. Il y a de la différence entre dessein et projet : un projet est médité et arrêté; ainsi on fait on projet; dessein donne un idée plus vague; voilà pounjuoi on dit qu'un r/énéralfait un projet de campagne, et non pas un dessein de campagne. Ce même embarras , cette mêuie énigme continue toujours. Martian faitdes objections à Léonline; il no parle de son inceste que pour demander à cette femme quel dessein elle fesait sur cet inceste. (V.)
3 Pouvait-elle être sure que Phocas s'oppo.serait à cc^t amour? Elle ne donne ici qu'une défaite ; et tout cela n'a rien de tragique, rien de naturel. (V.)
4 La réponse de Léonline ne peut qu'inspirer beaucoup de défiance à Martian, qui se croit Héracllus : Je vouhiis vou,<i rendre amoureux de votre sœur, afin de vous inspirer l'ardeur de venger votre père. Ce discours suhlil doit indigner Martian; il doit repondre : N'aviez-vous pas d'antres moyens, n'êtes-vous pas une trcs-méchantc et très-imprudente femme , d'avoir pj-is le parti de m'e.vposer à être incestueux P ne valait-il pas mieux vi'apprendre ma vaissancep Sur quoi pensez-vous que le motif de venger mon père ue m'eût pas suffi P fatlait-il que je fusse amoureux de ma sœur pour faire mon devoir P Comment voulez-vous que je croie la mauvaise raison que vous m'alléguez P (V.)
^ Un bras renommé! (V.) — En poésie, tout ce qui se peu) diri! d'un(! personne peut se dire également de son i)ras, (|ui est pris alors pour la personne même : bras renommé n'a donc rien de vicieux; c'est, au coniraire, une de ces ligures aux- (pielles onlesl Icllement accoutumé par l'usage, rju'on ue les remar((ue i>lus. (P )
Achevez donc, seigneur; et puisque Pulchérie Doit craindre l'attentat d'une aveugle furie '....
MABTIAN.
Peut-être il vaudrait mieux moi-même la porter A ce que le tyran témoigne en souhaiter * : Son amour, qui pour moi résiste à sa colère , N'y résistera plus quand je serai son frère. Pourrais-je lui trouver un plus illustre époux ?
LÉONTIINE.
Seigneur, qu'allez-vous faire? et que me dites-vous?
MARTIAN
Que peut-être, pour rompre un si digne hy menée, J'expose à tort ma tête avec ma destinée , Et fais d'Héraclius un chef de conjurés Dont je vois les complots encor mal assurés. Aucun d'eux du tjTan n'approche la personne; Et quand même l'issue en pourrait être bonne, Peut-être il m'est honteux de reprendre l'État ^ Par l'infâme succès d'un lâche assassinat; Peut-être il vaudrait mieux en tête d'une armée Faire parler pour moi toute ma renommée 4, Et trouver à l'empire un chemin glorieux Pour venger mes parents d'un bras victorieux 5. C'est dont je vais résoudre avec cette princesse , Pour qui non plus l'amour, mais le sang m'intéresse ^. Vous, avec votre Eudoxe..,.
LÉONTINE
Ah! seigneur, écoutez.
MABTIAN.
J'ai besoin de conseils dans ces difficultés ; Mais, à parler sans fard, pour écouter les vôtres, Outre mes intérêts , vous en avez trop d'autres. Je ne soupçonne point vos vœux ni votre foi ; Mais je ne veux d'avis que d'un cœur tout à moi. Adieu 7.
' Elle veut parler du mariage proposé par Phocas ; mais ce n'est pas là une aveugle furie. (V.)
* Cela est trop prosaïque ; ce sont là des discussions , et non pas des mouvements tragiques. (V.)
^ On reprend la couronne, l'empire, mais non pas l'Ëtat; et Vissue bonne est trop prosaïque. (V.)
4 Voyez comme ce mot toute gale le vers , parce qu'il est superHu. (V.)
^ 11 semble, par la phrase , que c'est d'un bras ennemi victorieux du bras de Phocas qu'il vengera ses parents; et l'auteur entend que le bras victorieux de Marlian , cru Héraclius, les vengera. (V.)
•'Cela n'est pas français; et d'ailleurs les grands mouvements nécessaires au théâtre manquent à cette scène. (V.)
7 Martian n'a joué dans cette scène qu'un rôle froid et avilissant. Léontine se moque de lui. 11 n'agit point, il ne fait rien , 11 n'aime point, il n'a aucun dessein, aucun mouvement tragique; il n'est là que pour être trompé. (V.)