HÉRACLIUS, ACTE IV, SCENE III
EXUPERE.
Mais (jui sait si ce reste est faux ou véritable?
PHOCAS
Léontine deux fois a pu tromper Phocas.
EXUPÈKE.
Elle a pu les changer, et ne les changer pas ' ,
Et plus que vous , seigneur, dedans l'inquiétude ^ ,
Je ne vois que du trouble et de l'incertitude.
HÉBACLIUS.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qui je suis ; Vous voyez quels effets en ont été produits ^. Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse J'apporte à rejeter l'hymen de la princesse, Où sans doute aisément mon cœur eût consenti , Si Léontine alors ne m'en eût averti.
MABTIAN.
Léontine?
HÉRACLIUS
FJle-méme.
MARTIAN
Ah ! ciel ! quelle est sa ruse ^ !
IMartian aime Eudoxe, et sa mère l'abuse. Par l'horreur d'un hymen qu'il croit incestueux, De ce prince à sa fille elle assure les vœux ; Et son ambition , adroite à le séduire, Le plonge en une erreur dont elle attend l'empire. Ce n'est que d'aujourd'hui que je sais qui je suis; Riais de mon ignorance elle espérait ces fruits, Et me tiendrait encor la vérité cachée , Si tantôt ce billet ne l'en eût arrachée.
PHOCAS
La méchante l'abuse aussi bien que Phocas.
EXUPÈRE
Elle a pu l'abuser, et ne l'abuser pas ^.
PHOCAS
Tu vois comme la fille a part au stratagème ''.
beaucoup de ses remarques. N'avait-il pas dit lui-même , avec autant de goût que de raison :
Le secret d'ennnjer est celui de tout dire ? (I>.) ■ Elle a pu les changer, et ne les changer pas; Cl plus bas
Elle a pu l'abuser, et ne l'abuser pas , sont des vers de comédie ; mais la force de la silualion les rend tragiques. La contestation d'Héraclius et de Martian me parait sublime. Si Phocas joue un rôle faible et très-embarrassant pour racicur pendant cette noble dispute , il devient tout d'un coup noble et intéressant dès qu"il parle. (V.)
^ Ce vers est mal dit, indépendamment de celte faute : dcdutis; mais Exupère dit ce qu'il doit dire. (V.)
^ Cet en est vicieux , et le vers est trop faible. (V.)
■< Ce mot ruse ne doit pas entrer dans le tragique, à moins qu'il ne soit relevé par une épilhète noble. (V.)
^ Cette ressemblance affectée avec ce vers : elle a pu les chaii'ger, et ne les changer pas, est un peu trop du style de la cooiédie. (V.)
^ Vers de comédie : ôtez les noms d'eirpereur et de prince ,
EXUPERE.
Et que la mère a pu l'abuser elle-même
PHOCAS
Que de pensers divers! que de soucis flottants!
EXUPÈRE
Je vous en tirerai , seigneur, dans peu de temps.
PHOCAS
Dis-moi , tout est-il prêt pour ce juste supplice ?
EXUPÈRE
Oui , si nous connaissons le vrai fils de Maurice.
HÉRACLIUS
Pouvez -vous en douter après ce que j'ai dit ?
Donnez-vous à l'erreur encor quelque crédit?
HÉRACLIUS, à Martian.
Ami, rends-moi mon nom : la faveur n'est pas grande • ; Ce n'est que pour mourir que je te le demande. Reprends ce triste jour que tu m'as racheté. Ou rends-moi cet honneur que tu m'as presque ôté.
MARTIAN
Pourquoi, de mon tyran volontaire victime, Précipiter vos jours pour me noircir d'un crime ? Prince, qui que je sois, j'ai conspiré sa mort. Et nos noms au dessein donnent un divers sort * : j Dedans Héraclius il a gloire solide ^ , Et dedans Martian il devient parricide.
Puisqu'il faut que je meure illustre , ou criminel 4 , Couvert ou de louange, ou d'opprobre éternel ^, Ne souillez point ma mort, et ne veuillez pas faire Du vengeur de l'empire un assassin d'un père.
HÉRACLIUS
Mon nom seul est coupable ^, et, sans plus disputer. Pour te faire innocent tu n'as qu'à le quitter;
l'intrigue en effet et la diction ne sont pas tragiques jusqu'ici; mais elles sont ennoblies par l'intérêt d'un trône , et par le danger des personnages. (V.)
' Ici le dialogue se relève et s'échauffe ; voilà du tragique. (V. ) ' Ce V ers est obscur, parce que sort n'est pas le mot propre ; il veut dire : nos noms mettent une (jrande différence dans notre action ; mais cette différence n'est pas le sort. (V.)
3 II a gloire n'est pas permis dans le style noble ; il devait dire : c'est dans Héraclius une gloire solide. (V.)
4 Illustre n'est pas opposé à criminel, parce qu'on peut être un criminel illustre. (V.)
5 Couvert ou de louange, ou d'opprobre éternel
n'est pas français; il faut : d'vn opprobre éternel D'opprobre est ici absolu , et ne souffre point d'épithète ; et or. ne peut dire couvert de louange, comme on dit couvert de gloire , de lauriers, d'opprobre, de honte. Pourquoi? c'est qu'en effet la honte, la gloire, les lauriers , semblent environner un homme, le couvrir : la gloire couvre de ses rayons ; les lauriers couvrent ta tète; la honte, la rougeur, couvrent le visage ; mais la louango ne couvre pas. (V.)
6 C'est là, ce me semble, une très-noble hardiesse d'expression. (V.)