‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 886 sur 1093 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

HÉRACLIUS, PULCUÉRIE.

HÉBACLIUS.

O ciel ! quel bon démon devers moi vous envoie , Madame ' ?

PULCHÉRIE

Le tyran, qui veut que je vous voie, Et met tout en usage afin de s'éclaircir.

HÉRACLIUS

Par vous-même en ce trouble il pense réussir ' !

PULCHÉRIE

Il le pense, seigneur, et ce brutal espère

Mieux qu'il ne trouve un fils que je découvre un frère ^:

Comme si j'étais fille à ne lui rien celer 4

De tout ce que le sang pourrait me révéler ^ !

HÉRACLIUS

Puisse-t-il par un trait de lumière fidèle Vous le mieux révéler qu'il ne me le révèle '^l Aidez-moi cependant, madame, 5 repousser Les indignes frayeurs dont je me sens presser....

PULCHÉRIE

Ab! prince, il ne faut point d'assurance plus claire; Si vous craignez la mort , vous n'êtes point mon frère 7 Ces indignes frayeurs vous ont trop découvert.

HÉRACLIUS

Moi , la craindre , madame ! Ab ! je m'y suis offert. Qu'il me traite en tyran , qu'il m'envoie au supplice , Je suis Héraclius, je suis fils de Maurice;

• On sent Ici que le terrain manque h l'auteur : cette scène est entièrement inutile au dénoùnient de la pièce; mais non-seulement elle est inutile, elle n'est pas vraisemblable : il n'est pas possil)le que Pliocas se serve ici de la tille de Maurice comme il emploierait un confident sur lequel il compterait ; il l'a menacée vingt fois de la mort; elle lui a parlé avec la plus grande liorreur et le i)lus profond mépris , et il renvoi*^ tranquillement pour surprendre le secret d'Héraclius. Une telle disparate, un tel changement dans le caractère devrait au moins être excusé , s'il peut l'être , par une exposition pathétique du trouitle extrême ou est Phocas , et (|ui le réduit à implorer le secours de Pulchérie même , sa mortelle ennemie. (V.)

^ Réussir en un troul)le! (V.)

^ Il faut qu'en eflét il soit non-seulement brutal , maisabruti , pour avoir remis ses intérêts entre les mains de Pulchérie. (V.)

4 Tout cela est écrit du style de la comédie, et c'est dans un moment qui devrait être très-tragique. (V.)

5 Un sinig qui rér>èli: est une expression bien impropre , bien obscure, bien irrégulière. Les plus beaux sentiments révolteraient avec un si mauvais style. (V.)

•^ Voilà trois révèle. Il faut éviter les répétitions, à moins qu'elles ne donnent une grande force au discours; et qu'il ne mu le fait un son désagréable. (V.)

7 Cela est bien subtil ; ce ne sont pas là des raisons : elle se presse trop; elle joue sur le motde/m;//.Mr. Tout ce que disent ici Héraclius et l'ulehérit! n'ajoute rien à l'intrigue, no conduit en rien an <l(''norinienf. .tssurancc pln.s rltiire n'est ni un mot noble, ni le mol propre; on a une; ferme assurance, une preuve claire. (V.)

Sous ces noms précieux je cours m'ensevelir,

Et m'étonne si peu que je l'en fais pâlir.

Mais il me traite en père , il me fiatle, il m'embrasse;

Je n'en puis arracber une seule menace :

J'ai beau faire et beau dire afin de l'irriter,

Il m'écoute si peu qu'il me force à douter'.

Malgré moi comme fils toujours il me regarde » ;

Au lieu d'être en prison , je n'ai pas même un garde.

Je ne sais qui je suis , et crains de le savoir ;

Je veux ce que je dois , et cberche mon devoir :

Je crains de le baïr, si j'en tiens la naissance;

Je le plains de m'aimer, si je m'en dois vengeance;

Et mon cœur, indigné d'une telle amitié ,

En frémit de colère, et tremble de pitié.

De tous ses mouvements mon esprit se défie ;

Il condamne aussitôt tout ce qu'il justifie.

La colère, l'amour, la baine et le respect.

Ne me présentent rien qui ne nie soit suspect.

Je crains tout , je fuis tout ; et , dans cette aventure ,

Des deux cotés en vain j'écoute la nature.

Secourez donc un frère en ces perplexités.

PULCHÉRIE

Ah! vous ne l'êtes point, puisque vous en doutez'.

Celui qui , comme vous , prétend à cette gloire ,

D'un courage plus ferme en croit ce qu'il doit croire.

Comme vous on le flatte, il y sait résister;

Rien ne le touche assez pour le faire douter ;

Et le sang par un double et secret artifice , [ce.

Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Mauri-

HÉRACLIUS

A ces marques en lui connaissez Martian ;

Il a le cœur plus dur étant fils d'un tyran.

La générosité suit la belle naissance :

La pitié l'accompagne et la reconnaissance.

Dans cette grandeur d'àme un vrai prince affermi

Est sensible aux malheurs même d'un ennemi ;

• Cela n'a pas besoin de commentaire; mais de si basses trivialités étonnent toujours. (V.)

^ Il faut : comme sonjils. (V.)

3 C'eslencoreunedecessubtilitésquine vont point au <<rtir, qui ne causent ni terreur ni trouble : il faut , dans un cinqulcm« acte, autre chose que du raisonnement; et ce raisonnement do Pulcliérie n'est pas juste. Héraclius peut très-bien douter (ju'll soit tils de Maurice, et cependant être son fils; il a même les plus grandes raisons pour en douter. Boileau condamnait hautement dans Corneille toutes ces scènes de raisonnements, et surtout celles qui refroidissent toutes les pièces qu'il fit après Héraclius.

En vnin vous étalez nne sc^ne savante; Vos froids raisonnements ne feront (|u'atti^-dlr Un «pectiiteur, toujours paresseux d'iipplaudir, y.t qui, des vain» efforts de Totre rliétorii|ue Justement futif^ué, s'endort, ou vous critique.

Il est cependant naturel qu'Héraclius explique ses doutes. I.e grand défaut de celle scène est , comme on l'a dit , qu'elle ne conduit à rien du tout. (V.)

T-a hai:i ■ qu'il lui doit ne saurait le défendre, Quand il s'en voit aimé, de s'en laisser surprendre; Et trouve assez souvent son devoir arrêté Par l'effort naturel de sa propre bonté. Cette digne vertu de l'àme la mieux née, JMadame, ne doit pas souiller ma destinée. Je doute; et si ce doute a quelque crime en soi , C'est assez m'en punir que douter comme moi ; Et mon cœur, qui sans cesse en sa faveur se flatte , Cherche qui le soutienne, et non pas qui l'abatte; Il demande secours pour mes sens étonnés , Et non le coup mortel dont vous m'assassinez.

PULCHÉRIE

L'œil le mieux éclairé sur de telles matières Peut prendre de faux jours pour de vives lumières ; Et comme notre sexe ose assez promptement « Suivre l'impression d'un premier mouvement , Peut-être qu'en faveur de ma première idée Rla haine pour Phocas m'a trop persuadée. Son amour est pour vous un poison dangereux ; Et quoique la pitié montre un cœur généreux ^ , Celle qu'on a pour lui de ce rang dégénère 3. Vous le devez haïr , et , fût-il votre père ^ , Si ce titre est douteux , son crime ne l'est pas. Qu'il vous offre sa grâce , ou vous livre au trépas , Il n'est pas moins tyran quand il vous favorise, Puisque c'est ce cœur même alors qu'il tyrannise , Et que votre devoir, par là mieux combattu, Prince, met en péril jusqu'à votre vertu. Doutez , mais haïssez ; et , quoi qu'il exécute , Je douterai d'un nom qu'un autre vous dispute : En douter îorsqu'en moi vous cherchez quelque appui. Si c'est trop peu pour vous , c'est assez contre lui. L'un d e vous est mon frère, et l'autre y peut prétendre : Entre tant de vertus mon choix se peut méprendre ; Mais je ne puis faillir, dans votre sort douteux, A chérir l'un et l'autre, et vous plaindre tous deux. J'espère encor pourtant ; on murmure , on menace; Un tumulte, dit-on , s'élève dans la place; Exupère est allé fondre sur ces mutins; Et peut-être de là dépendent nos destins. Mais Phocas entre.

» Ces expressions de comédie , et la réflexion sur notre sexe, achèvent de refroidir. (V.)

^ Ce terme montre n'est pas propre; on croirait que la pitié à un ccpur. Ces petites négligences seraient à peine remarquables, .'i elles n'étaient fréquentes; et ces inattentions étaient trèspardonnables pour le temps. Il fallait peut-être : prouve un cœur généreux , ou bien : et quoique la pitié soit d'un cœur t/énéreux. (V.)

3 De quel rang? est-ce du rang des cœurs généreux? on ne dégénère point d'un rang. (V.)

4 Cela n'est pas vrai ; un iils ne doit point haïr un père qui l'a élevé avec tendresse; : c(! sentiment est pardoimable dans la bouche de Pulchérie ; mais doit-elle l'alléguer comme un motif déterminant? (V.)

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