‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 898 sur 1093 · EXAMEN D'HÉRACLIUS · texte numérisé non relu

EXAMEN D'HÉRACLIUS

Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention qsie celle de Rodogune, et je puis dire que c'est un lieurenx

« l'ont vu représenter, ont encore de la peine à l'entendre , et « qu'on se lasse à la lin

« D'un divertissement qui fait une fatigue.

« Dans Héraclius , sujet et incidents , tout est de l'invention du « génie fécond de Corneille , qui , pourjeter de grands intérêts , « a multiplié des incidents peu vraisemblables. Croira-t-on une « mère capable de livrer son propre lils à la mort, pour élever « sous ce nom le lils de l'empereur mort? Esl-il vraisemblable « que deux princes , se croyant toujours tous deux ce qu'ils ne « sont pas , parce qu'ils ont été changés en nourrice , s'aiment « tendrement , lorsque leur naissance les oblige à se détester, et « même à se perdre? Ces choses ne sont pas impossibles ;.mais « on aime mieux le merveilleux qui naît de la simplicité d'une « action , que celui que peut produire cet amas confus d'inci- » dents extraordinaires. Peu de personnes connaissent Héra- « clius ; et qui ne connaît pas Athalie .^ II y a d'ailleurs de grands <i défauts dans Héraclius. Toute l'action est conduite par un « personnage subalterne qui n'intéresse point : c'est la recon- « naissance qui fait le sujet, au lieu que la reconnaissance doit « naître du sujet, et causer la péripétie. Dans Héraclius, la pé- « ripétie précède la reconnaissance. La péripétie est la mort de' « Phocas : les deux princes ne sont reconnus qu'après celle « mort ; et comme alors ils n'ont plus à le craindre , qu'importe « au spectateur qui des deux soit Héraclius? 11 me parait donc « que le poète qui s'est conformé aux principes d'Aristote, et '( qui a conduit sa pièce dans la simplicité des tragédies grec- " ques , est celui qui a le mieux réussi. » J'avoue que je ne suis pas de l'avis de M. Louis Racine en plusieurs points. Je crois qu'une mère peut livrer son lils à la mort pour sauver le lils de son empereur; mais, pour rendre vraisemblable une action si peu naturelle , il faudrait que la mère eut été obligée d'en faire serment, qu'elle eiit été forcée par la religion, par quelque motif supérieur à la nature : or, c'est ce qu'on ne trouve pas dans VHéraclius de Pierre Corneille ; Léontine même est d'un caractère absolument Incapable d'une piété si étrange; c'est une intrigante, et même une très-méchante femme, qui réserve Héraclius à un inceste* : de tels caractères ne sont pas capables d'une vertu surnaturelle. Je ne crois pas impossible qu'Héraclius et Martian aient de l'amitié l'un pour l'autre ; je remarque seulement que cette amitié n'est guère théâtrale, et qu'elle ne produit aucun de ces grands mouvements nécessaires au Ihéâtre. A l'égard du dénoùment, je crois que le critique a entièrement raison ; mais je ne conçois pas comment il a voulu faire une comparaison A' Athalie et û' Héraclius, si ce n'est pour avoir une occasion de dire qu'Héraclius lui parait un mauvais ouvrage. Il faut bien pourtant qu'il y ait de grandes beautés dans Héraclius, puisqu'on le joue toujours avec applaudissement, quand il se trouve des acteurs convenables aux rôles. Les lecteurs éclairés se sont aperçus sans doute qu'une tragédie écrite d'un style dur, inégal, rempli de solécismes, peut réussir

* A qui faat-il en croire sur les intentions de Corneille? n'est-ce pas plutôt à Corneille lui-même qu'à son commentateur? Or, loin d'attribuer à I.éontine le détestable projet de réserver Héraclius à un inceste. Corneille dit expressément ,dan5 la préface de sa pièce : << Comme Phocas K presse Héraclius d'épouser P ulchérie , Léontine , pour empêcher celte t: alliance incestueuse du frère et de la sœur, avertit Héraclius de sa « naissance. xPeuton mieux justifier Léontine?et n'est-il pas étrange que Voltaire, commentant Corneille, lui prête des intentions désavouées d'une manière si positive par Corneille lui-même? (P )

EXAMEN^ DHÉRACLIUS.

oiii;ina! ilont il s'est fait b>Miiconp île belles copies sitôt qu'il a paru. Sa condiiile ditt'ère de celle-là , en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse, et toujours dites et écoutées avec intérêt , sans qu'il y en ail pas une de sang-froid , comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout le poénie, et ne font connaître à la fois que ce qu'il est be- Koin qu'on sache pour l'intelligence de la scène qui suit. Ainsi, dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu'il appréhende, fait connaître comme, en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à sou fils Martian , et le pousse d'autant plus à presser ce mariage, que ce priuce court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonce il fût demeuré au dernier combat. C'est par là qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai Héraclius, qui passe pour Martian, au vrai Martian, qui passe pour Léonce; et cela sert de fondement à l'offre volontaire fpi'il fait de sa vie au quatrième acte , pour le sauver du péril où l'expose cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute celle de Pulchérie à l'instruction qu'elle a reçue de sa mère , et apprend ainsi aux spectateurs , comme en passant, qu'il l'a laissée trop vivre après la mort de l'empereur Maurice, son mari. Il fallait tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire entendre les équivoques

au théâtre par les situations, et qu'au contraire uno pièce parfaitement écrite peut n'être pas tolérée à la rcpré.scnlation. Es- Iher, par exemple, est une preuve de cette vérité : rien n'est plus élégant, plus correct, que le style (ÏEnthcr; il est même quelquefois touchant et sublime : mais quand cette pièce fut jouée à Paris , elle ne lit aucun effet ; le tliéaln; fut bientôt désert : c'est sans doute que le sujet est bien nioinr. naturel, moins vraisemblable, moins intéressant que celui (THcraclius. Quel roi qu'Assuérus , qui ne s'est pas fait informer, les six premiers mois de son mariage, de quel pays est sa femme ; qui fait égorger toute une nation , parce qu'un homme de cette nation n'a pas fait la révérence à son vizir; qui ordonne ensuite à ce vizir de mener par la bride le cheval de ce même homme, etc. ! Le fond d'f{craclius est nobi e , théâtral , attachant ; et le fond iVEst/icr n'était fait que pour des petites tilles de; couvent, et pour flatter madame de Mainlenon. (V.) — En général, cette tragédie, pendant les trois premiers actes , n'excite guère que de la curiosité; mais dans les deux derniers la situation de Phocas entre les deux princes , dont auciui ne veut être son fils , est belle et théâtrale. Ce qui n'est pas moins beau , c'est le péril où ils sont ensuite; c'est le combat de générosité qui s'élève entre eux , h qui portera un nom qui n'est qu'im arrêt de moit ; c'est aussi le moment ou Héraclius voit le glaive levé sur le prince son ami , et consent, pour le sauver, à passer jwur Martian :

/ Je suis donc, s'il faut fjiie je le die,

Ce qu'il faut que je sois i)our lui sauver la vie.

Voltaire avait sans doute oublié cette scène, quand il a dit que l'amitié des df«x princes ne pnKhii.sait rien : Sans cette amitié , la scène ne suljsisterait pas. Il n'y avait que ce motif qui put forcer Héraclius , qui se connaît très-bien , à renoncer à être ce qu'il est; et cet effort , qui prolonge l'erreur de Phocas , est une des beautés de la pièce. (L,\ H.; coni>iKiM.£. — Tom. 1.

ingénieux dont est renq.li tout ce que dit Héraclius h la Un de ce premier acte ; et on ne les peut comprendre que par une réilexion après que la pièce est finie, et qu'il est entièrement reconnu , ou dans une seconde représentation.

Surtout, la manière dont Eudoxe fait connaître, au second acte, le double échange que sa mère a fait des deux princes, est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume". Léontine l'accuse d'avoir révélé le secret d'HéracIius et d'être cause du bruit qui court, qui le met en péril de .sa vie; pour s'en justifier, elle explique tout ce qu'elle en sait, et conclut que, puisqu'on n'en publie pas tant, il faut que ce bruit ait pour auteur quelqu'un qui n'en sache pas tant (pi 'elle. Il est vrai que cette narration est si courte, qu'elle laisserait beaucoup d'obscurité si Héraclius ne l'expliquait plus au long, au quatrième acte, quand il est besoin que cette vérité fasse son plein etîet ; mais elle n'en pouvait pas dire davantage à une personne qui savait cette histoire mieux qu'elle, et ce peu ({u'elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges, qu'il n'est pas besoin alors d'édaircir plus entièrement.

L'artitice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui-ci : Exupère y fait connaître tout son dessein à Léontine , mais d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie, et de n'avoir d'autre dessein que de tirer d'elle le secret d'Héracliu.s pour le perdre. L'auditeur lui-môme en demeure dans la défiance, et ne sait qu'en juger; mais après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes .soupçons qu'on avait eus de lui, et délivre l'auditeur d'un récit qui lui aurait été fort ennuyeux après le dénomment de la pièce, où toute la patience que peut avoir sa cui iosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l'être.

Le stratagème d'Exupère, avec toute son industrie, a quelque chose un peu délicat*, et d'une nature à ne se faire qu'au théâtre, où l'auteur est maître des événements qu'il tient dans sa main, et non pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas, et le fait arrêter prisonnier, son intention est fort bonne, et lui réussit; mais il n'y avait que moi qui lui put répondre du succès. 11 acquiert la confiance du tyran par là, et .se fait remettre entre les mains la garde d'IIéraclius et sa conduite au supplice : mais le contraire pouvait arriver; el Phocas, au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en place publique, pouvait s'en défaire sur l'heure, et se défier de lui et de ses amis comme de gens (|u'il avait offensés, et dont il ne devait jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutiiiciit! qu'il excite, dont il lui amène les chefs connue prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justes.se; mais jusfjue-l.'» toute sa conduite est de ces cho.scs qu'il faut soufhir au

' Il n'est plus permis aujourd'hui de parler ainsi de soimême , et il n'est pas trop spirituel de dire qu'on a fait des choses spirituelles. J'avoue que je ne trouve rien de spirituel dans le rôle d'Eudoxe, ni même rien d'intéressant; ce qui est bien plus nécessaire (pie d'être spirituel. (V.)

'■' Les éditeurs moderne.^ ont écrit : f/uflqiie chose d'ini i>ru dcliatl. C'est vouloir iniililemeiil corriger Corneille.

EXAMEN DHÉRACLIUS.

Iliéûlre, parce qu'elles ont un éclat dont la surprise éblouit, cl qu'il ne ferait pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leiu' plan.

Je ne sais si on voudra nie pardonner d'avoir fait une pièce d'invention sous des noms véritables; mais je ne crois pas qu'Aristote le défende, et j'en trouve assez d'exemples chez les anciens. Les deux Électres de Sophocle et d'Euripide aboutissent à la même action par des moyens si divers, qu'il faut de nécessité que l'une des deux soit entièrement inventée : Ylphigénic in Tauris a la mine d'être de même nature; et l'Hélène, où Euripide suppose qu'elle n'a jamais été à Troie , et que Paris n'y a enlevé qu'un fantôme qui lui ressemblait, ne peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parle de la seule imagmalion de son auteur.

Je n'ai conservé ici , pour toute vérité historique, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius; j'ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre , en le faisant fils de Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique qui portait môme nom que lui. J'ai prolongé de douze ans la durée de l'empire de Phocas, et lui ai donné Martian pour fils, quoique l'histoire ne parle que d'une fille nommée Domilia, qu'il maria à Crispe, dont je fais un de mes personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l'un avec l'autre par les échanges de Léontine, n'auraient pas été en état d'agir, si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna , puisque , pour faire ces échanges, il fallait fpi'ils fus.sent tous deux au berceau quand il commença de régner. C'est par cette môme raison que j'ai prolongé la vie de l'impératrice Constantine, que je n'ai fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie , bien qu'il l'eût

immolée à sa sûreté dès la cinquième; et je l'ai fait, afin qu'elle pût avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant, et d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui voulait faire épouser.

La supposition que fait Léontine d'un de ses fils pour mourir au lieu d'Héraclius n'est point vraisemblable, mais elle est historique, et n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité qui la rend croyable, quelque répugnance qu'y veuillent apporter les difficiles. Barionius attribue cette action à une nourrice ; et je l'ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre. L'empereur Maurice reconnut cette supposition, et l'empêcha d'avoir son effet, pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu , qui voulait exterminer toute sa famille ; mais, quant à ce qui est de la mère, elle avait surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince ; et comme on pouvait dire que son fils était mort pour son regard , je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avait voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.

11 lui faut la môme indulgence pour l'unité de lieu qu'à Rodogunc. La plupart des poèmes qui suivent en ont besoin , et je me dispenserai de le répéter eu les examinant. L'unité de journ'ariende violenté, et l'action se pourrait passer en cinq ou six heures ; mais le poëme est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits et des personnes des plus qualifiées de la cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguait autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en emporter une entière intelligence.

FIN DHERACLIUS.

ANDROMÈDE

TRAGÉDIE. — t650.

Madame,

C'est vous rendre un liommagc bien secret que île vous le rendre ainsi , et je m'assure que vous aurez de la peine vous-mdme à reconnaître que c'est à vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu'elles parlent de vous, jusqu'à ce que je vous les explique; alors vous m'avouerez sans doute que je suis foi t exact à ma parole , et fort ponctuel à l'exécution de vos commandements. Vous l'avez voulu,el j'obéis; je vous l'ai promis, et je m'acquitte. C'est peut-être vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps à vous-même; et pour peu que vous fassiez de réflexion sur mes dernières visites , vous devinerez à demi que c'est à vous (pie ce compliment s'adresse. N'achevez pas, je vous prie, et laissez -moi la joie de vous surprendre par la confidence que je vous en dois. Je vous en conjure par tout le mérite de mon obéissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualités d'Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapport ses aventures ont avec les vôtres ; ce serait vous faire un miroir où vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que j'ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la France ait vus, que comme une marque respectueuse de l'attachement inviolable à votre service, dont fait vœu. Madame ,

Voire très-humble , très-obéissant , et très-obligé serviteur,

ARGUMENT

TIRÉ nu QUATRIICME ET CINQU!I';ME LIVRE DES MÉTAMORPHOSES d'oVIDE.

" Cassiope, femme de Céphée, roi d'Ethiopie, fut si « vaine de sa beauté, qu'elle osa la préférer à celle des

' Le tilre de la première édition (1055) porte que cette Ira- Rédio fut représentée, avec les machines sur le théâtre royal Bourbon.

« Néréides, dont ces nymphes irritées firent sortir de la « mer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les « terres de l'obéissance du roi son mari , que les forces hu- -> mailles ne pouvant donner aucun remède à des misères '< si grandes, on recourut à l'oracle de Jupiter Ammon. -< La réponse qu'en reçurent ces malheureux princes fut « un commandement d'exposer à ce monstre Andromède, « leur fille unique, pour en être dévorée. Il fallut exécu- <■ ter ce triste arrêt; et celte illustre victime fut attachée à « un rocher, où elle n'attendait que la mort, lorsque Per- « sée, lUs de Jupiter et de Danaé, passant par hasard, jeta « les yeux sur elle : il revenait de la conquête glorieuse de " la tête de Méduse, qu'il portait sous son bouclier, et vo- <' lait au milieu de l'air au moyen des ailes qu'il avait at- " tachées aux deux pieds, de la façon qu'on nous peint » Mercure. Ce fut d'elle-même qu'il apprit la cause de sa dis- « grAce ; et l'amour que ses premiers regards lui donnèrent '< lui fit en môme temps fomier le dessein de combattre ce " monstre, pour conserver des jours qui lui étaient devenus « si précieux.

» Avant que d'entrer au combat, il eut loisir de tirer « parole de ses parents que les fruits en seraient pour lui, « et reçut les effets de celte promesse sitôt qu'il eut tué le '< monstre.

« Le roi et la reine donnèrent avec grande joie leur fille «■ à son libérateur; mais la magnificence des noces fui tiou- « blée par la violence que voulut faire Phinée, frère du « roi, et oncle de la princesse, à qui elle avait été promise « avant son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec « une troupe de gens armés; cl Persée s'en défendit quel- « que temps sans autre secours que celui de sa valeur et de (i quelques amis généreux : mais, se voyant près de suc- « comber sous le nombre, il se servit enfin de celte tête dt; « Méduse, qu'il lira de dessous son bouclier; et l'exposaiil « aux yeux de Phinée et des assassins qui le suivaient , cet1<i « fatale vue les convertit en autant de statues de pierre , « qui servirent d'ornement au même palais qu'ils voulaient « teindre du sang de ce héros. »

Voilà comme Ovide raconte cette fable, où j'ai changé beaucoup de choses, tant par la liberté de l'art (|iie par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner |)lus d'agrément.

En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille ((lie de la sieime propre, d'autant qu'il est fort extraordinaire qu'une femme dont la fille esl en ûge d'être mariée ait encore d'assez beaux itsieh

ARGUMENT

Iiour s'en vanlei si hautement; et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eAt attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté étant plus parfaite et le jugement moins formé, donnent plus de lieu à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en serait enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avait pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avait ordonné seulement qu'on lai exposât tous les mois une fille, qu'on tirât au sort pour voir celle qui lui devait être livrée, et que, cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on était au jour qu'il le fallait suivre pour la sixième.

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l'amour pour elle , qu'il n'ose découvrir, parce qu'il l'avait promise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage différé jusqu'à la fin des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents l'ont assurée qu'elle l'épouserait sitôt qu'il l'aurait délivrée. J'ai changé aussi la qualité de Phinée, que j'ai fait seulement neveu du roi , dont Ovide le nomme frère; le mariage de deux cousins me semblant plus supportable, dans nos façons de vivre, que celui de l'oncle et de la nièce, qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peinties , qui cherchent à faire paraître leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter Andi'omède nue au pied du rocher, où elle est attachée , quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention , comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine tout extraordinaire et merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes, où l'un marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce , pour y faire la noce de ces amants, comme si la teire n'en était pas digne.

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventiue, je ne me suis non plus enhardi à la nommer : il dit pour toute chose que Céphée régnait en Ethiopie, sans désigner sous quel clùnat. La topographie moderne de ces contrées-là n'est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins : je me contenterai donc de vous dire qu'il fallait que Céphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de

la mer, et que ses peuples fussent blancs , quoique Éthiopiens. Ce n'est pas que les Maures les plus noirs n'aient leiu-s beautés à leur mode; mais il n'est pas viaisemblablc que Persée, qui était Grec, et né dans Argos, fût devenu amoureux d'Andromède, si elle eût été de leur teint. J'ai pour moi le consentement de tous les peintres, et surtout l'autorité du grand Héliodore, qui ne fonde la blancheur de sa divine Charidée que sur un tableau d'Andromède. Ma scène sera donc , s'il vous plaît, dans la ville capitale de Céphée, proche de la mer, et pour le nom, vous le lui donnerez tel qu'il vous plaira.

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante , avec un concert de musique , que je n'ai employée qu'à satisfabe les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine , ou s'attachent à quelque chose qui leur empêche de prêter attention à ce que pourraient dire les acteurs, conmie fait le combat de Persée contie le monstre : mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à rintelligence de la pièce , parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auraient fait une grande obscurité dans le corps de l'ouvrage, si elles avaient eu à instruire l'auditeur de quelque chose d'important. 11 n'en va pas de même des machines, qui ne sont pas, dans cette tragédie , comme les agréments détachés ; elles en font le nœud et le dénoùment , et y sont si nécessaires , que vous n'en saïuicz retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice. J'ai été assez heureux à les inventer et à leur domier place dans la tissure de ce poème ; mais aussi fautil que j'avoue que le sieur ïorrelli s'est surmonté lui-même à en exécuter les dessins, et qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos ; de sorte que s'il m'est dû quelque gloire pour avoii' introduit cette Vénus dans le piemier acte , qui fait le nœud de cette tragédie par l'oracle ingénieux qu'elle prononce , il lui en est dû bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin , et descendre au milieu de l'air dans cette magnifique étoile, avec tant d'art et de pompe qu'elle remplit tout le monde d'étonnement et d'admiration. Il en faut dire autant des autres que j'ai introduites, et dont il a inventé l'exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu'il sera malaisé d'en faire un plus beau de cette nature. Pour moi , je confesse ingénument que, quelque effort d'imagination que j'aie fait depuis, je n'ai pu découvrir encore mi sujet capable de tant d'ornements extérieurs, et où les machines pussent être distribuées avec tant de justesse; je n'en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps en fera éclater quelqu'un assez brillant et assez heureux pour me faire dédire de ce que j'avance. En attendant , recevez celui-ci comme le plus achevé qui aie encore paru sur nos théâties ; et souffrez que la beauté de la représentation supplée au manque des beaux vers, que vous n'y trouverez pas en si grande quantité que dans Cinua ou dans Rodogune, parce que mon principal but ici a été de satisfaire la vue par l'éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher l'espril

ANUKU31EDE, rnoLOGUE.

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par la force du laisonnement , ou le coiur par la délicatesse (les passions Ce n'est pas que j'en aie fui ou négligé aucunes occasions; mais il s'en est rencontré si peu, que J'aime mieux avouer que cette pièce n'est que pour les yeux.

PERSONNAGES

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