CHŒUR DE PEUPLE
CASSIOPE
Me voici , qui seule ai fait le crime ; Me voici , justes dieux , prenez votre victime ; S'il est quelque justice encore parmi vous, C'est à moi seule, à moi qu'est dû votre courroux. Punir les innocents , et laisser les coupables. Inhumains ! est-ce en être , est-ce en être capables ? A moi tout le supplice, à moi tout le forfait. Que faites-vous, cruels ? qu'avez-vous presque fait.' Andromède est ici votre plus rare ouvrage; Andromède est ici votre plus digne image; Elle rassemble en soi vos attraits divisés : On vous connaîtra moins si vous la détruisez.
Ah! je découvre enfin d'où provient tant de haine; Vous en êtes jaloux plus que je n'en fus vaine; Si vous la laissiez vivre , envieux tout-puissants , Elle aurait plus que vous et d'autels et d'encens;
AiNDROMÈDE, ACTE III, SCÈNE III.
Chacun préférerait le porlrait au modèle, Kt bientôt l'univers n'adorerait plus qu'elle '.
ANDROMÈDE
En l'état où je suis le sort m'est-il trop doux , Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous? Faut-il encore ce comble à des malheurs extrêmes? Qu'espérez vous , madame , à force de blasphèmes ?
CASSIOPE
Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi : Mais je ne les irrite, hélas! que contre toi ; Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes ; Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes , Et pour punir ta mère ils n'ont, ces cruels dieux , Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux. Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie , C'est percer de mon cœur la plus tendre partie ; Que je souffre bien plus en te voyant périr, Et qu'ils me feraient grâce en me faisant mourir. INIa fille , c'est donc là cet heureux hyménée ^ , Cette illustre union par Vénus ordonnée Qu'avecque tant de pompe il fallait préparer, Et que ces mêmes dieux devaient tant honorer!
Ce que nos yeux ont vu n'était-ce donc qu'un songe. Déesse ? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge ? Nous aurais-tu parlé sans l'aveu du Destin ? Est-ce ainsi qu'à nos maux le ciel trouve une On ? Est-ce ainsi qu'Andromède en reçoit les caresses? Si contre elle l'envie émeut quelques déesses , L'amour en sa faveur n'arme-t-il point de dieux ? Sont-ils tous devenus , ou sans coeur, ou sans yeux ? Le maître souverain de toute la nature Pour de moindres beautés a changé de figure ; Neptune a soupiré pour de moindres appas ; Elle en montre à Phébus que Daphné n'avait pas ; Et l'Amour en Psyché voyait bien moins de charmes, Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes.
Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer. Ma fille? au vif éclat qu'ils sèment dans la mer. Les tritons amoureux , malgré leurs néréides , Devraient déjà sortir de leurs grottes humides. Aux fureurs de leur monstre à l'envi s'opposer,
' Voilà encore un des grands défauts de Corneille ; il cherche des pensées , des traits d'esprit , et , qui pis est , d'un esprit faux, quand il ne faut exprimer que la douleur. Cassiope découvre À'oû provient tant de haine; c'est de jalousie :etClytemncstre, dans Iphir/énie, ne s'exprime pas ainsi. Mais, malgré ce défaut, il y a des moments de chaleur dans le discours de Cas- Biope ; on remarquera seulement qu'Andromède , enchaînée sur son rocher, et sur le point d'être dévorée, n'est pas en état de faire la conversation. (V.)
* On retrouve le même mouvement, et presque la même pensée dans ces vers de Racine :
Barbare! c'est donc là cet heureux sacrifice Que vos soins pi-cparaient avec tant d'artifice I
Iphigénic, acte IV, se, IV,
Contre ce même écueil eux-mêmes l'écraser, Et de ses os brisés , de sa rage étouffée , Au pied de ton rocher t'élever un trophée. ANDROMÈDE, voijant voilr le monstre de loin. Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir.' Vous hâtez mon supplice au lieu de m'af franchir. Vous appelez le monstre. Ah! du moins à sa vue Quittez la vanité qui m'a déjà perdue.
Il n'est mortel ni dieu qui m'ose secourir. Il vient; consolez-vous , et me laissez mourir.
CASSTOPE.
Je le vois , c'en est fait. Parais du moins, Phinée , Pour sauver la beauté qui t'était destinée; Parais. H en est temps , viens en dépit des dieux Sauver ton Andromède , ou périr à ses yeux ; L'amour te le commande , et l'honneur t'en convie; Peux-tu, si tu la perds , aimer encor la vie ?
ANDROMÈDE
Il n'a manque d'amour, ni manque de valeur ; Mais sans doute , madame , il est mort de douleur : Et comme il a du cœur et sait que je l'adore , Il périrait ici , s'il respirait encore.
CASSIOPE
Dis plutôt que l'ingrat n'ose te mériter. Toi donc , qui plus que lui t'osais tantôt vanter, Viens , amant inconnu , dont la haute origine , Si nous t'en voulons croire, est royale ou divine; Viens en donner la preuve, et , par un prompt secours.- Fais-nous voir quelle foi l'on doit à tes discours ; Supplante ton rival par une illustre audace ; Viens à droit de conquête en occuper la place : Andromède est à toi si tu l'oses gagner.
Quoi ! lâches , le péril vous la fait dédaigner ! Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes ! Allons, mon désespoir, jusqu'au milieu des ondes Faire servir l'effort de nos bras impuissants D'exemple et de reproche à leurs feux languissants ; Faisons ce que tous deux devraient faire avec joie; Détournons sa fureur dessus une autre proie : Heureuse si mon sang la pouvait assouvir! Allons. Mais qui m'arrête? Ah ! c'est mal me servir. ( On voit ici Persée descendre du haut des mies. )