‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 933 sur 1093 · DE NYMPHES, SUITE DE PHINÉE · texte numérisé non relu

DE NYMPHES, SUITE DE PHINÉE

PHINÉE

Sur un bruitqui m'étonne, et que je ne puis croire % IMadame, mon amour, jaloux de votre gloire, Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord , Par un change honteux , de l'arrêt de ma mort. Je ne suis point surpris que le roi , que la reine , Suivent les mouvements d'une faiblesse humaine ; Tout ce qui me surprend , ce sont vos volontés. On vous donne à Persée , et vous y consentez ! Et toute votre foi demeure sans défense A lors que de mon bien on fait sa récompense !

ANDROMÈDE

Oui , j'y consens, Phinée , et j'y dois consentir ; Et quel que soit ce bien qu'il a su garantir, Sans vous faire injustice on en fait son salaire ,

' C'est là un des plus étranges vers qu'on ait Jamais faits en quelque genre que ce puisse ^'tre; mais ce n'est qu'un vers aisé à corriger, au lieu que les froids et inutiles discours d'Andromède et du chœur des nymplies ne peuvent être ein!)ellis. (V.)

* lyC rôle de Pliinée devient ridiruile (piand il f;ut des n-proches il la princesse de ce qu'on la donne à celui qui l'a sauvée; il ne tenait qu'à lui de se mettre dans une barfpie, et d'aller comlialtrc le monstre. Ce personnage ist trop avili. (V.)

Quand il a fait pour moi ce que vous deviez faire. De quel front osez-vous me nommer votre bien , Vous qu'on a vu tantôt n'y prétendre plus rien? Quoi ! vous consentirez qu'un monstre me dévore , Et ce monstre étant mort je suis à vous encore ! Quand je sors de péril vous revenez à moi ! Vous avez de l'amour, et je vous dois ma foi ! C'était de sa fureur qu'il me fallait défendre , Si vous vouliez garder quelque droit d'y prétendre : Ce demi-dieu n'a fait, quoi que vous prétendiez , Que in'arracher au monstre à qui vous me cédiez. Quittez donc cette vaine et téméraire idée ; Ne me demandez plus quand vous m'avez cédée. Ce doit être pour vous même chose aujourd'hui , Ou de me voir au monstre , ou de me voir à lui .

PHINÉE

Qu'ai-je oublié pour vous de ce que j'ai pu faire ? N'ai-je pas des dieux même attiré la colère? Lorsque je vis .Eole armé pour m'en punir, Fut-il en mon pouvoir de vous mieux retenir? N'eurent-ils pas besoin d'un éclat de tonnerre , Ses ministres ailés , pour me jeter par terre ? Et voyant mes efforts avorter sans effets. Quels pleurs n'ai-je versés, etquels vœux n'ai-je faits ?

ANDROMÈDE

Vous avez donc pour moi daigné verser des larmes , Lorsque pour me défendre un autre a pris les armes ! Et dedans mon péril vos sentiments ingrats S'amusaient à des vœux quand il fallait des bras !

PHINÉE

Que pouvais-je de plus , ayant vu pour Nérée De vingt amants armés la troupe dévorée? Devais-je encor promettre un succès à ma main. Qu'on voyait au-dessus de tout l'effort humain ? Devais-je me flatter de l'espoir d'un miracle?

ANDROMÈDE

Vous deviez l'espérer sur la foi d'un oracle • : Le ciel l'avait promis par un arrêt si doux! Il l'a fait par un autre, et l'aurait fait par vous.

Mais quand vous auriez cru votre perte assurée , Du moins ces vingt amants dévorés pour Nérée Vous laissaient un exemple et noble et glorieux. Si vous n'eussiez pas craint de périr à mes yeux. Ils voyaient de leur mort la même certitude ; Mais avec plus d'amour et moins d'ingratitude. Tous voulurent mourir pour leur objet mourant. Que leur amour du vôtre était bien différent! L'effort de leur courage a produit vos alarmes , Vous a réduit aux v(cux , vous a réduit aux larmes; Et, quoique j)lus heureuse en un semblable sort , Je vois d'un (ril jaloux la gloire de sa mort. Elle avait vingt amants qui voulurent la suivre,

' Ces eonlcstations sont liien froides. (V.)

bOO

ANDROMÈDE, ACTE IV, SCÈNE IV

Et je n'en avais qu'un , qui m'a voulu survivre. Encor ces vingt amants qui vous ont alarmé N'étaient pas tous aimés , et vous étiez aimé : Ils n'avaient la plupart qu'une faible espérance, Et vous aviez, Phinée, une entière assurance; Vous possédiez mon cœur, vous possédiez ma foi ; K'était-ce point assez pour mourir avec moi ? Pouviez-vous ?

PHINÉE

Ail! de grâce, imputez-moi, madame, Les crimes les plus noirs dont soit capable une âme ; Mais ne soupçonnez point ce malheureux amant De vous pouvoir jamais survivre un seul moment. J 'épargnais à mes yeux un funeste spectacle , [cle , Où mes bras impuissants n'avaient pu mettre obsta- Et tenais ma main prête à servir ma douleur [heur. Au moindre et premier bruit qu'eût fait votre mal-

ANDROMÈDE

Et vos respects trouvaient une digne matière

A me laisser l'honneur de périr la première ' !

Ah ! c'était à mes yeux qu'il fallait y courir.

Si vous aviez pour moi cette ardeur de mourir.

Vous ne me deviez pas envier cette joie

De voir offrir au monstre une première proie ;

Vous m'auriez de la mort adouci les horreurs ;

Vous m'auriez fait du monstre adorer les fureurs ;

Et lui voyant ouvrir ce gouffre épouvantable ,

Je l'aurais regardé comme un port favorable.

Comme un vivant sépulcre où mon cœur amoureux

Eût brûlé de rejoindre un amant généreux.

J'aurais désavoué la valeur de Persée ;

En me sauvant la vie il m'aurait offensée ;

Et de ce même bras qu'il m'aurait conservé

Je vous immolerais ce qu'il m'aurait sauvé.

Ma mort aurait déjà couronné votre perte ,

Et la bonté du ciel ne l'aurait pas soufferte;

C'est à votre refus que les dieux ont remis

En de plus dignes mains ce qu'ils m'avaient promis.

Mon cœur eût mieux aimé le tenir de la vôtre ;

Mais je vis par un autre , et vivrai pour un autre.

Vous n'avez aucun lieu d'en devenir jaloux ,

Puisque sur ce rocher j'étais morte pour vous :

Qui pouvait le souffrir peut me voir sans envie

Vivre pour un héros de qui je tiens la vie ;

Et quand l'amour encor me parlerait pour lui ,

Je ne puis disposer des conquêtes d'autrui.

Adieu.

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