‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 941 sur 1093 · SUITE DE LA REINE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA REINE

PHINÉE

Une seconde fois, adorable princesse • , Malgré de vos rigueurs l'impérieuse loi....

ANDROMÈDE

Quoi ! vous voyez la reine, et vous parlez à moi !

PHINÉE

C'est de vous seule aussi que j'ai droit de me plaindre. Je serais trop heureux de la voir vous contraindre, Et n'accuserais plus votre infidélité Si vous vous excusiez sur son autorité.

Au nonî de cette amour autrefois si puissante , Aidez un peu la mienne à vous faire innocente ; Dites-moi que votre âme à regret obéit. Qu'un rigoureux devoir malgré vous me trahit ; Donnez-moi lieu de dire : « Elle-mémeelleen pleure, « Elle change forcée, et son cœur me demeure ; >» Et soudain, de la reine embrassant les genoux. Vous m'y verrez mourir sans me plaindre de vous. Mais que lui puis-je, hélas! demander pour remède Quand la main qui me tue est celle d'Andromède, Kt que son cœur léger ne court au changement Qu'avec la vanité d'y courir justement?

CASSIOPE

Et quel droit sur ce cœur pouvait garder Phinée Quand Persée a trouvé la place abandonnée, Et n'a fait autre chose , en prenant son parti , Que s'emparer d'un lieu dont vous étiez sorti ; Mais sorti, le dirai-je, et pourrez- vous l'entendre? Oui , sorti lâchement , de peur de le défendre? Ainsi nous n'avons fait que le récompenser U'un bien où votre bras venait de renoncer. Que vous cédiez au monstre , à lui-même , à tout autre : Si c'est une injustice, examinons la vôtre.

La voyant exposée aux rigueurs de son sort. Vous vous éliez dôjh consolé de sa mort ;

' On ne doit jamais rien dire une seconde foisi : celle scciic n'est (ju'une répétition de la précédente. (V )

Et, quand par un héros le ciel l'a garantie. Vous ne vous pouvez plus consoler de sa vie.

PUÎNÉE

Ah! madame!...

CASSIOPE

Eh bien ! soit , vous avez soupiré Autant que l'a pu faire un cœur désespéré. Jamais aucun tourment n'égala votre peine ; Certes quelque douleur dont votre âme fi\t pleine. Ce désespoir illustre et ces nobles regrets Lui devaient un peu plus que des soupirs secrets. A ce défaut, Persée....

PHINÉE

Ah ! c'en est trop , madame ; Ce nom rend , malgré moi , la fureur à mon âme : Je me force au respect; mais toujours le vanter, C'est me forcer moi-même à ne rien respecter. Qu'a-t-il fait , après tout, si digne de vous plaire, Qu'avec un tel secours tout autre n'eut pu faire? Et, tout héros qu'il est, qu'eût-il osé pour vous, S'il n'eût eu que sa llamme et son bras comme nous? Mille et mille auraient fait des actions plus belles , Si le ciel comme à lui leur eût prêté des ailes ; Et vous les auriez vus encor plus généreux , S'ils eussent vu le monstre et le péril sous eux : On s'expose aisément quand on n'a rien à craindre. Combattre un ennemi qui ne pouvait ralteiudrc , Voir sa victoire sûre et daigner l'accepter. C'est tout le rare exploit dont il se peut vanter ; Et je ne comprends point ni quelle en est la gloire , Ni quel grand prix mérite une telle victoire.

CASSIOPE

Et votre aveuglement sera bien moins compris , Qui d'un sujet d'estime en fait un de mi'pris.

Le ciel, qui mieux (|ue nous connaît ce que nous Mesure ses faveurs au mérite des hommes ; | sonnnes , Et d'un pareil secours vous auriez eu l'apjiui , S'il eût pu voir en vous mêmes vertus cpren lui. Ce sont grâces d'en haut rares et singulières , Qui n'en descendent point pour des âmes vulgaires. Ou, pour en mieux parler, la justice des cieux Garde ce privilège au digne sang des dieux : C'est par là que leur roi vient d'avouer sa race.

A[\nuoMi-:DK.

Jedirai plus, l'hinee; et, pour vous faire grâce. Je veux ne rien devoir à cet heureux secom-s Dont ce vaillant guerrier a conservé mes jours ; Je veux fermer les yeux sur toute celte gloire , Oublier mon péril , oiûjlier sa victoire, Et, quel qu'en soit enfin le mérite ou l'éclat, Ne juger entre vous que depuis le combat.

Voyez ce (ju'il a fait, lorsipu' après ces alarmes , Me voyant tout ac(jiiis(( .lU bonheur de ses armes, Ayant pour lui les dieux , ayant pour lui le roi ,

Dans sa victoire même il s'est vaincu pour moi. Il m'a sacrifié tout ce haut avantage; De toute sa conquête il m'a fait un hommage; Il m'en a fait un don ; et fort de tant de voix , Au péril de tout perdre, il met tout à mon choix : Il veut tenir pour grâce un si juste salaire ;T Il réduit son bonheur à ne me point déplaire ; Préférant mes refus , préférant son trépas A l'effet de ses vœux qui ne me plairait pas.

En usez-vous de même? et votre violence Garde-t-elle pour moi la même déférence? Vous avez contre vous et les dieux et le roi , Et vous voulez encor m'obtenir malgré moi ! Sous ombre d'une foi qui se tient en réserve , Je dois à votre amour ce qu'un autre conserve; A moins que d'être ingrate à mon libérateur, A moins que d'adorer un lâche adorateur, Que d'être à mes parents , aux dieux même rebelle , Vous crîrez après moi sans cesse : A l'infidèle!

C'était aux yeux du monstre , au pied de ce rocher, Que l'effet de ma foi se devait rechercher ; Mon âme, encor pour vous de même ardeur pressée. Vous eût tendu la main au mépris de Persée, Et cru plus glorieux qu'on m'eût vue aujourd'hui t^xpirer avec vous que régner avec lui. Mais, puisque vous m'avez envié cette joie, Cessez de m'envier ce que le ciel m'envoie. Et souffrez que je tâche enfin à mériter, Au refus de Phinée , un fils de Jupiter.

PHI NÉE

Je perds donc temps , madame; et votre âme obstinée

]N'a plus amour, ni foi , ni pitié , pour Phinée ?

Un peu de vanité qui flatte vos parents ,

Et d'un rival adroit les respects apparents ,

F"ont plus en un moment, avec leurs artifices,

Que n'ont fait en six ans ma flamme et mes services ?

Je ne vous dirai point que de pareils respects

A tout autre que vous pourraient être suspects ,

Que qui peut se priver de la personne aimée

JN'a qu'une ardeur civile et fort mal allumée ,

Que dans ma violence on doit voir plus d'amour :

C'est un présent des cieux , faites-lui votre cour;

Plus fidèle qu'à moi , tenez-lui mieux parole :

J'en vais rougir pour vous , cependant qu'il me vole ;

Mais ce rival peut-être, après m'avoir volé,

Ne sera pas toujours sur ce cheval ailé.

ANDROMÈDE

Il n'en a pas besoin s'il n'a que vous à craindre.

PHINÉE

Il peut avec le temps être le plus à plaindre.

ANDROMÈDE

Il porte à son côté de quoi l'en garantir.

PHINÉE

Vous l'attendez ici , je vais l'en avertir.

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