NEPTUNE
Pleine , venez ; que ma haine étouffée Vous conduise elle-même à cet heur souverain.
PERSÉE
Accablés et surpris d'une faveur si grande....
EXAMEN D ANDROMÈDE
JUNON
Arrêtez la votre remercîment ; 1^'obéissance est le seul compliment Qu'agrée un dieu quand il commande.
( Sitôt que Junon a dit ces vers , elle fait prendre place au roi et à Persée auprès d'elle. Neptune fait le môme honneur à la reine et à la princesse Andromède; et tous ensemble remontent dans le ciel qui les attend , cependant que le peuple , pour acclamation publique , chante ces vers qui viennent d'être prononcés par Jupiter. )
CHŒUR
Allez, amants, allez sans jalousie Vivre à jamais en ce brillant séjour, Où le nectar et l'ambroisie Vous seront comnî€ aux dieu.\ prodigués chaque jour: Et quand la nuit aura tendu ses voiles. Vos corps semés de nouvelles étoiles , Du haut du ciel éclairant aux mortels.
Leur apprendront qu'il vous faut des autels '.
' n parait, par la pièce A' Andromède , que Corneille bp pliait h tous les genres. Il fut le premier qui lit des comédies dans lesquelles on retrouvait le langage des honnêtes gens de son temps, le premier qui lit dt^s tragédies dignes d'eux , et le premier encore qui ait donné une pièce en machines qu'on ait pu voir avec plaisir. On avait représenté le Mariayc d'Orjjkée et d'Eurydice, ou la Grande Journée des machines, en 1640 : il y avait de la musique dans quelques scènes ; le reste se déclamait comme à l'ordinaire. V Andromède de Corneille est aussi supérieur à cet Orphée que Mélite l'avait été aux comédies du temps ; ainsi Corneille fut au-dessus de ses contemporains dans tous les genres qu'il traita. Il est vrai que quand on a lu l'Andromède de Quinault, on ne peut plus lire celle de Corneille; de même que les comédies de Molière tirent ouhliiT pour Jamais Mélite et la Galerie du Palais. Il y a pourtant des beautés dans V Andromède de Corneille, et on les trouve dans les enilroits qui tiennent de la vraie tragédie; par exemple, dans le récit que fait Phorbas à l'avant-dernière scène de la pièce. Celte pièce fut jouée au théâtre du Petit-Bourbon. Un Italien, nommé Torelli , Ut les machines et les décorations. Ce spectacle eut un grand succès. L'opéra a fait tomber absolument toutes les pièces de ce genre ; et quand même nous n'eussions point eu d'opéra , ^Andromède ne pouvait se soutenir quand le goût fut perfectionné. Andromède était un si beau sujet d'opéra que, trentedeux ans après Corneille, Quinault le traita sous le titre de Persée. Ce drame lyrique de Quinault fut, comme tout ce qui sortait alorsde sa plume, tendre, ingénieux, facile. On retenait par cn'ur presque tous les couplets, on les citait, on les chanlait,on en faisait mille applications. Ils soutenaient la musique de Lulli, qui n'était qu'une déclamation notée, appropiéc avec une extrême intelligence au caractère de la langue : ce récitatif est si beau, qu'en paraissant la chose du monde la plus aisée, il n'a pu être imité par personne. Il fallait les vers de Quinault pour faire valoir le récitatif de Lulli, qui demïndait des acteur? plulôt que des chanteurs. V.uWw Quinault fut sans contredit, malgré ses ennemis, <'t malgré Boileau , au nombre des grands hommes qui illustrèrent le siècle éternellement mémorable de Louis XIV. CV.) — C'est, à ce qu'il nous semble, prodiguer le titre de grand homme que de le donner à un écrivain qui ne s'est rendu célèbre que par des opéras. Ce genre d'ouvrage, queUpie mérite qu'on lui suppose, n'est pas d'une importance assez grande, et ne tient pas parmi Us productions du génie un rang assez distingué pour mériter.
EXAMEN D'ANDROMÈDE
Le sujet de cette pièce est si connu par ce qu'en dit Ovide au quatrième et cinquième livre de ses Métamorphoses, qu'il n'est point besoin d'en importuner le lecteur. Je me contenterai de lui rendre compte de ce que j'y ai changé , tant par la liberté de l'art , que par la nécessité de l'ordre du théâtre , et pour donner plus d'éclat à sa représentation.
En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, «l'autanl qu'il est fort extiaordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement , et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté est plus parfaite, et que le jugement étant moins formé donne plus de lieu à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d'ôlre sur le retour, et que l'âge a mûri l'esiirit de la persomie qui s'en serait enorgueillie en un autre temps.
En.suite , j'ai supposé que l'oracle d'Amnion n'avait pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avait ordonné .seulement qu'on lui exposât tous les mois, une fille, (]u'on jetât le sort pour voii' celle qui lui devait être livrée: et que, cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on était au jour qu'il le fallait suivre pour la sixième, qui par là devient un jour illustre, remarcjuable , et attendu, non-seulement par tous les acteurs de la tragédie, mais par tous les sujets d'un roi.
J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rociier. Je lui ai doimé de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il l'avait pronnse à Piiinée, mais iiu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage différé jusfju'à la fin des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux (]u'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivnuice de cette princesse
même à celui qu'on en regarderait comme le fondateur, un titre qu'il faut bien se garder d'avilir en li; prodiguant. Quinault fut sans doute un écrivain facile, élégant, ingénieux, un poël(^ aimable, et souvent inspiré des Grâces; mais la postérité ne le mettra jamais au rang des grands hommes. Voltaire n'eut rien dit de trop s'il eût dit seulement que Quinault fut un des hommes rares qui illustrèrent le siècle de Louis XIV. (P.)
' Cet examen est un peu long pour un ouvrage dont le principal mérite est de prouver que Corneille n'a pas été seulement le fondateur de la tragédie et de la comédie, mais qu'il a ouvert le premier la carrière de l'opéra, et que son génie dramatlqutî l'appelait, sinon à perfectionner, du moins à ('réer fous les genres. Cette fécondité en matièrede création est véritablement un de ses plus beaux titres de gloire, et ce qu'en ne doit jamais perdre de vue , si l'on veut à la fois se fain^ une idée juste, et donner la mesure exacte de son génie. Il avait plus de soixante-quatre ans lorsque, à l'invitation de Molière, il lit, dans la comédie-l)allet de Pstjché, représentée à Versailles, ces vers eJiarmants que tout le monde a retenus, et où l'Amour parait sJ séduisant en convenant cjuil est jaloux ;
Je le suis, ma l'.tjcht-, de loutc lu nature, etc.
EX^iMEN D ANDROMEDE.
qri'après que ses parents l'ont assuré qu'elle l'épouserait sitôt qu'il l'aurait délivrée. J'ai changé aussi la qualité île Pliinée, que j'ai fait seulement neveu du roi, dont Ovide le nomme fi ère , le mariage de deux cousins me semblant plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l'oncle et de la nièce, qui eût paru un peu plus étrange à mes auditeurs.
Les peintres, qui cherchent à faire voir leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter Andromède nue au pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention , comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement dorme lieu à une machine tout extraordinaire , merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faùe ses courses par le milieu de l'air.
Nos globes célestes où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède , m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants , comme si la terre n'en était pas digne.
Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure, je ne me suis non plus enhardi à la nommer. 11 dit pour toute chose que Céphée régnait en Ethiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n'est pas fort connue , et celle du temps de Céphée encore moins. Je me contenterai donc de vous dire qu'il fallait que Céphée régnât en quel- <jue pays maritime, et que sa ville capitale , fût sur le bord de la mer.
Je sais bien qu'au rapport de Pline, les habitants de Joppé , qu'on nomme aujourd'hui Jaffa dans la Palestine, ont prétendu que cette liistoire s'était passée chez eux : ils envoyèrent à Piome des os de poisson d'une grandeur extraordinaire, qu'ils disaient être du monstre à qui Andromède avait été exposée. Us montraient un rocher proche de leur ville où ils assuraient qu'elle avait été attachée; et encore maintenant ils se vantent de ces marques d'antiquité à nos pèlerins qui vont en Jérusalem , et prennent terre en leur port, n se peut faire que cela parte d'une affectation autrefois assez ordinaire aux peuples du paganisme, qui s'attribuaient à haute gloire d'avoir chez eux ces vestiges de la vieille fîible, que l'erreur commune y faisait passer pour liistoire. Ils se croyaient par là bien fondés à se donner cette prérogative d'être d'une origine plus ancienne que leurs voisins , et prenaient avidement toute sorte d'occasions de satisfaire à cette ambition. Ainsi il n'a fallu que la rencontre par hasard de ces os monstrueux que la mer avait jetés sur leurs rivages, pour leur donner lieu de s'emparer de cette fiction , et de placer la scène de cette aventuieau pied de leurs rochers. Pour moi, je me suis attaché à Ovide, qui la fait arriver eu Ethiopie , où il met le rovaume de Céphée par ces vers :
^tkiopum populos , Cepheaque conspicit arva;
niic immeritam matoiia' ]jendere UntjuT j'itidrontedam panas , elc.
11 se pouvait faire que Céphée eût conquis cette ville de Joppé , et la Syrie même , où elle est située. Pline l'assure au vmgt-neuvième chapitre du sixième livre, par cette raison que l'histoire d'Andromède s'y est passée , .'^Ethiopiam imperitasse Syriœ Cephei régis œtate jmtct Androviedœfabulis. Mais ceux qui voudront contest>îr cette opinion peuvent répondre que ce n'est que prouver une erreur par une autre erreur, et éclaircir une chose douteuse par une encore plus incertaine. Quoi qu'il en soit, celle d'Ovide ne peut subsister avec celle-là; et, quelque bons yeux qu'eût Persée, il est impossible qu'il découvrît d'une seule vue l'Ethiopie et Joppé ; ce qu'il aurait dû faire , si ce qu'entend ce poète par Cephea arva n'était autre chose que son territoire.
Le même Oride, dans quelqu'une de ses épîtres, ne fait pas Andromède blanche, mais basanée, Andromède patrla fasca colore suœ.
Néanmoins, dans la métamorphose, il nous donne une autre idée à former, lorsqu'il dit que, n'eût été ses cheveux qui voltigeaient au gré du vent, et les larmes qui lui coulaient des yeux, Persée l'eût prise pour une statue de marbre :
Marmoreum valus esset opus.
Ce qui semble ne se pouvoir entendre que du marbre blanc, étant assez inouï que l'on compare la beauté d'une fille à une autre sorte de marbre. D'ailleurs, pour la préférer à celle des Néréides que jamais on n'a faites noires, il fallait que son teint eût quelque rapport avec le leur, et que, par conséquent, eUe n'eût pas celui que communément nous donnons aux Éthiopiens. Disons donc qu'elle était blanche, puisqu'à moins que cela il n'aurait pas été vraisemblable que Persée, qui était né dans la Grèce, fût devenu amoureux d'elle. Nous aurons de ce parti le consentement de tous les peintres, et l'autorité du grand Iléliodore, qui n'a fondé la blancheur de sa Chariclée que sur un tableau d'Andromède. Pline, au huitième chapitre de son cinquième livre, fait mention de certains peuples d'Afrique qu'il appelle Leuce-yEthiopes. Si l'on s'arrête à l'étymologie de leur nom , ces peuples devaient être blancs , et nous en pouvons faire les sujets de Céphée, pour donner à cette tragédie toute la justesse dont elle a besoin touchant la couleur des personnages qu'elle introduit sur la scène.
Vous y trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre , que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique que je n'ai employé qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs , tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre, ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui les empêche de prêter attention à ce que pourraient dire les acteurs , comme fait le combat de Persée contre le monstre. Mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les iirononcent ensemble, elles auraient fait une grande obscurité
EXAME>J DANDROMÈDE.
dans le corps de l'ouvra^îe, si elles avaient on à les instruire de quelque chose qui filt important. 11 n'en va pas de môme des machines, qui ne sont pas dans cette tragtMie comme des agréments détachés; elles en font en quelque sorte le ncr-ud et le dénoûment, et y sont si nécessaires que vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice.
Les diverses décorations dont les pièces de cette nature ont besoin, nous obligeant à placer les parties de l'action en divers licuv particuliers, nous forcent de pousser un peu au delà de l'ordinaire l'étendue du lieu général qui les renferme ensemble , et en constitue l'unité. Il est malaisé qu'une ville y suffise : il y faut ajouter quelques dehors voisins, comme est ici le rivage de la mer. C'est la seule décoiation que la fable m'a fournie; les quatre autres sont de pure invention. 11 aurait été superllu de les spécilier dans les vers, puisqu'elles sont présentes t'i la vue; et je ne tiens pas qu'il soit besom qu'elles soient si propres à ce qui s'y passe , qu'il ne se soit pu passer ailleurs aussi commodément; il suftit qu'il n'y aie pas de raison pomquoi il se doive plutôt passer ailleurs qu'au lieu où il se passe. Par exemple, le premier acte est une place publique proche du temple, ofi se doit jeter le sort pour savoir quelle victime on doit ce jour-là livrer au monstre : tout ce qui s'y dit se dirait aussi bien dans un palais ou dans un jardin ; mais il se dit aussi bien dans cette place (|u'en ce jardin ou dans ce palais. Nous pouvons choisir un lieu selon le vraisemblable ou le nécessaire; et il sufiit qu'il n'y aieauciuK! répugnance du coté de l'action au choix que nous en faisons pour le rendre vraisemblable, puisque cette action ne nous présente pas toujours un lieu nécessaire, comme est la mer et ses rochers au troisième acte, où l'on voit l'exposition d'Andromède , et le combat de Pcrsée contre le monstre, qui ne pouvait se faire ailleurs. H faut néanmoins prendre garde à choisir d'ordinaire im lieu découvert, à cause des apparitions des dieux qu'on introduit. Andromède, au second acte, serait aussi bien dans son cabinet que dans le jardin, où je la fais s'entretenir avec ses nymphes et avec son amant; mais comment se ferait l'apparition d'TEole dans ce cabinet? et comment les vents l'en pmnraient-ils enlever, à moins (pie de la faire [tasser par la cheminée, comme nos sorciers? Par cette raison, il y peut avoir quelque chose à diie à celle de .lunon, au quatrième acte, qui se passe dans la salle du |)alais royal; mais c/tmme ce n'est qu'une apparition simple d'une déesse, qui peut se montrer et disparaître où et quand il lui plaît, et ne fait fjue parler aux acteurs, rien n'empêche ([u'elle ne se soit faite dans un lieu f(!rmé. .l'ajoute (pie (piand il y aurait quelque contradiction do ce C(')té-là, la disposition do nos Ihéùtres serait cause qu'elle ne serait pas sensible aux spectateurs. Rien qu'ils représentent en effet des lieux fermés, comme une chambre ou une salle, il ne sont f(!rmés par haut que de nuages; et cpiand on voit descendre le char de Junon du milieu de ces nuag(!S , (pii ont été continuell(!ment en vue, on ne fait pas une rétlexion assez prompte ni assez sévère sur le lieu , qui dcivrait être fermé d'un lambris, pour y trouver (pielipic manque de justesse.
L'oracle de Vénus, au premier acte, est inventé avec
COH.NEIIJ.E. — TOMi; 1.
assez d'arfitife poiu porter les esprit ■; dans un sens contraire à sa vraie intelligence; mais il ne le faut pas prendre pour le vrai nœud de la pièce, autrement elle serait achevée dès le troisième, où l'on en verrait le dénoùment. L'action principale est le mariage de Persée avec Andromède; son nœad consiste en l'obstacle qui s'y rencontie du côté de Phinée, à qui elle est promise, et .son di^noftment en la moi t de ce malhenriMix amant, après laquelle il n'y a plus d'obstacle. Je puis dire toutefois à ceux qui voudront pn>ndre absolument cet oracle de Vénus pour le no'ud de celte tragédie , que le troisième acte n'en éclaircit que les premieis vers , et (pie les derniers ne se font entendre que par l'apparition de Jupiter et des autres dieux , qui termine la pièce.
La diversité de la mesure et de la croisure des vers que j'y ai mêlés me donne occasion de tAclier à les justitier, et particulièrement les stances dont je me suis servi eu beaucoup tl'autres poèmes, et contre qui je vois quantité du gens d'esprit et savants au théâtre témoigner aversion. Leurs raisons sont diverses. Les uns ne les improuvent pas tout à fait, mais ils disent que c'est trop mendier l'acclamation poiiulaire en faveur d'une antithèse, ou d'un trait spirituel (pii ferme chacun de leurs couplets, et que cette affectation est une espèce de bassesse qui ravale trop la dignité de la tragédie. Je demeure d'accord que c'est quelque espèce de fard; mais puisqu'il embellit notre ouvrage, et nous aide à mieux atteindre le but de notre art, qui est de plaire, pourquoi devons-nous renoncer à cet avantage? Les anciens se servaient sans scrupule, et même dans les choses extérieures, de tout ce (pii les y i>ouvait faire arriver; Euripide vêtait ses héros malheureux d'habits déchirés, alin qu'il tissent plus de pitié; et aristophane fait commencer sa comédie des Grenouilles parXantbias monté sui' un âne, afin d'exciter [dus aisément l'auditeur à riri!. Celte objection n'est donc pas d'assez d'im- [lortance pour nous inteidire l'usage d'une chose ([ui tout à la fois nous d(jnne de la gloire, et de la satisfaction à nos spectateurs.
Il est vrai fju'il faut leur [ilaire selon les règles; et c'est ce qui rend robji'clJon des autres [dus considérable, en (c qu'ils veulent trouver ([uelque chose d'irrégulier dans celle sorte de vers. Ils disent (pie, bien qu'on [wrle eu vers sur le théâtre, on est présumé ne |)arler ([u'en [nose ; ([u'il n'y a que celte .sorte de vers ([iie nous ai)[)elons alexandrins à qui l'usage laisse tenir nature de pro.se; que les stances ne sauraient |>asser que pour vers; et que, [>ar conséqueni, nous n'en [)ou\ons mettre avec vraisemblance en la bouche d'un acteur, s'il n'a eu le loisir d'en faire , ou d'en faiic faire [wr un autre , et de les apprendri; par ctrur.
J'avoue ([ue les vers qu'on récite sur le théâtre sont présumés être prose : nous ne [tarions pas d'ordùiairo en \ers , et sans celle liclion leur mesure et leur rime sortiraient du vraisemblable. Mais [)ar ({uelle raison peut-on dire (jue les vers alexandrins tiennent nature (le[)ro.se, et que ceux des stances n'en [teuvenl faire autant? Si nous en croyons Arislote, il faut se servir au théâtre des vers ((ui .sont les moins vers, et (|ui .se mêlent au hmgage commun, sans y |)enser, plus souvent que les autres. C'est |wr cette r.iisou (|ue les |H)etes trngi<[ues ont chnm riainbi(|ue , [ilubM i|.iu
EXAMEN D'ANDROMEDE
l'hexamètre , qu'ils ont laissé aux épopées , parce qu'en parlant sans dessein d'en faire , il se mêle dans notre discours plus d'ïambiques que d'hexamètres. Par cette même raison les vers de stances sont moins vers que les alexandrins, parce que parmi notre langage connnun il .se coule plus de ces vers inégaux, les uns courts, les autres longs, avec des rimes croisées et éloignées les unes des autres, que de ceux dont la mesure est toujours égale , et les rimes toujours mariées. Si nous nous en rapportons à nos poètes grecs , ils ne se sont pas tellement arrêtés aux ïambiques, qu'ils ne se soient servis d'anapestiques , de trochaïques et d'hexamètres même , quand ils l'ont jugé à propos. Sénèque en a fait autant qu'eux; et les Espagnols, ses compatiiotes, changent aussi souvent de geme de vers que de scènes. Mais l'usage de France est autre, à ce qu'on prétend, et ne souffre que les alexandrins à tenir lieu de prose. Sur quoi je ne puis m'empêcher de demander qui sont les maîtres de cet usage, et qui peut l'établir sur le tliéâtre, que ceux qui l'ont occupé avec gloire depuis trente ans, dont pas un ne s'est défendu de mêler des stances dans quelques-uns des poèmes qu'ils y ont donnés; je ne dis pas dans tous, car il ne s'en offre pas d'occasion en tous , et elles n'ont pas bonne grâce à exprimer tout : la colère, la fureur, la menace, et tels autres mouvements violents, ne leur sont pas propres; mais les déplaisirs, les irrésolutions, les inquiétudes, les douces rêveries, et généralement tout ce qui peut souffrir à un acteur de prendre haleine , et de penser à ce qu'il doit dire ou résoudre , s'accommode merveilleusement avec leins cadences inégales, et avec les pauses qu'elles font faire à la fin de chaque couplet. La surprise agréable que fait à l'oreille ce changement de cadences imprévu, rappelle puissamment les attentions égarées; mais il y faut éviter le trop d'affectation.
C'est par là que les stances du Cid sont inexcusables, elle mots àe peine et Chimène, qui font la dernière rime de chaque strophe, marquent un jeu du côté du poëte, qui n'a rien de naturel du côté de l'acteur. Pour s'en écarter moins , il serait bon de ne régler point toutes les strophes sur la même mesure, ni sur les mêmes croisures de rimes, ni sur le même nombre de vers. Leur inégalité en ces trois articles approcherait davantage du discours ordmaire , et sentirait l'emportement et les élans d'un esprit qui n'a que sa passion pour guide, et non pas la régularité d'un auteur qui les arrondit sur le même tour. J'y ai hasardé celles de la Paix dans le prologue de la Toison d'Or, et tout le dialogue de celui de cette pièce , qui ne m'a pas mal réussi. Dans tout ce que je fais dire aux dieux dans les machines , on trouvera le même ordre, ou le même désordre. Mais je ne pouiTais approuver qu'un acteur, touché fortement de ce qui lui vient d'arriver dans la tragédie, se domiât la patience de faire des stances, ou prît soin d'en faire faire par un autre, et de les apprendre par cœur, pour exprimer son déplaisir devant les spectateurs. Ce sentiment étudié ne les toucherait pas beaucoup, parce que cette étude marquerait un esprit tianquille, et un effort de mémoire plutôt qu'un effet de passion; outre que ce ne serait plus le sentiment présent de la personne qui parlerait, mais tout au plus celui qu'elle aurait eu en composant ces vers , et qui serait assez ralenti par cet effort de mémoire, pour faire que l'état de son âme ne répondit plus à ce qu'elle prononcerait. L'auditeur ne s'y laisseroit pas émouvoir, et le verrait tiop prémédité pour le croire véritable; du moins c'est l'opinion de Perse, avec lequel je fuiis cette remarque :
Nec nocte paratum Plorabit, gui me volet incurvasse querelu.