D. ISABELLE, BLANCHE
D. ISABELLE
Blanche, j ai perdu temps.
BLANCHE
Je l'ai perdu de iikuio.
D. ISABELLE
Les comtes à ce prix fuyent le diadème.
BLANCHE
Et Carlos ne veut point de fortune à ce prix.
D. ISABELLE
Rend-il haine pour haine , et mépris i)0ur mépris ?
BLANCHE
Non, madame, au contraire, il estime ces dames Dignes des plus grands cœurs et des plus belles llam-
D. ISABELLE. [meS.
Et qui rejnpêche donc d'aimer et de choisir ?
BLANCHE
Quelque secret obstacle arrête son désir.
Tout le bien qu'il en dit ne passe point l'estnne;
Charmantes qu'elles sont, les aimer c'est un crime.
Il ne s'excuse point sur l'inégalité ;
Il semble plutôt craindre une infidélité;
Et ses discours obscurs , sous un confus mélange ,
M'ont fait voir malgréluicomme une horreur du chau-
Comme une aversion qui n'a pour fondement [ge ,
Que les secrets liens d'un autre attachement.
Il aimerait ailleurs!
BLANCHE
Oui, sije ne m'abuse, Il aime en lieu plus haut que n'est ce qu'il refuse ; Et si je ne craignais votre juste courroux , J'oserais deviner, madame, que c'est vous.
1). ISABELLE
Ah! ce n'est pas pour moi qu'il est si téméraire;
Tantôt dans ses respects j'ai trop vu le contraire :
Si l'éclat de mon sceptre avait pu le charmer,
Il ne m'aurait jamais défendu de l'aimer.
S'il aime en li«u si haut , il aime donc Elvire ,
Il doit l'accompagner jusque dans son empire ;
Et fait à mes amants ces défis généreux ,
Non pas pour m' acquérir, mais pour se venger d'eux.
.le l'ai donc agrandi pour le voir disparaître. Et qu'une reine , ingrate à l'égal de ce traître. M'enlève, après vingt ans de refuge en ces lieux , Ce qu'avait mon État de plus doux à mes yeux ! Non , j'ai pris trop de soin de conserver sa vie. Qu'il combatte, qu'il meure, et j'en serai ravie. Je saurai par sa mort à quels vœux m'engager, Et j'aimerai des trois qui m'en saura venger.
BLANCHE
Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite, Puisque vous n'aspirez qu'à vous en voir défaite.? Je ne sais pas s'il aime ou doue Elvire ou vous , Mais je ne comprends |)oint ce mouvement jaloux.
Tu ne le comprends point ! et c'est ce qui m'éionne :
Je veux donner son cœur, non que son cœur le donne ;
Je veux que son respect l'empêche de m'aimer,
Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer :
Je veux Lien plus ; qu'il m'aime, et qu'un juste silence
Fusse à des feux pareils pareille violence;
Que Tinégalité lui donne même ennui ;
Qu'il souffre autant pour moi que je souffre pour lui ;
Que par le seul dessein d'affermir sa fortune ,
Kl non point par amour, il se donne à quelqu'une ;
Que par mon ordre seul il s'y laisse obliger;
Que ce soit m'obéir , et non me négliger ;
l'A que, voyant ma flamme à l'honorer trop promptp,
Il m'ôte de péril sans me faire de honte.
Carenfin il l'a vue, et la connaît Irop bien;
Mais il aspire au trùne , et ce n'est pas au mien ;
il me préfère une autre , et cette préférence
Forme de son respect la trompeuse apparence :
Faux respect qui me brave, et veut régner sans moi !
BLANCHE
Pour aimer donc Elvire, il n'est pas encor roi.
File est reine , et |)eut tout sur l'esprit de sa mère.
BLAISCHE.
.Si ce n'est un faux bruit, le ciel lui rend un frère. Don Sanche n'est point mort, et vient ici , dit-on , Avec les députes qu'on attend d'Aragon ; C'est ce qu'en arrivant leurs gens ont fail entendre.
D, ISABELLE
Blanche, s'il est ainsi, que d'heur j'en dois attendre
L'injustice du ciel , faute d'autres objets.
Me forçait d'abaisser mes yeux sur mes sujets ,
JNe voyant point de prince égal à ma naissance
Qui nefùtsousriiymen, ou INIaure, ou dans l'enfance :
Mais, s'il lui rend un frère, il m'envoie un époux.
Comtes, je n'ai plus d'yeux pour Carlos ni pour Ft, devenant par là reine de ma rivale, [vous;
J'aurai droit d'empêcher qu'elle ne se ravale; Et ne souffrirai pas qu'elle ait plus de bonheur Que ne m'en ont permis ces tristes lois d'honneur.
BLANCHE
Fa belle occasion que votre jalousie ,
Douteuse encor qu'elle est , a proinptement saisie!
D. ISABELLE
Allons l'examiner, Blanche; et tachons de voir Quelle juste espérance on peut en concevoir.