D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE
CARLOS
Madame, commandez qu'on me laisse en repos , Qu'on ne confonde plus don Sanche avec Carlos ; C'estfaireaunomd'un prince une trop longue injure : Je ne veux que celui de votre créature ; Et si le sort jaloux , qui semble me flatter. Veut m'élever plus haut pour m'en précipiter, Souffrez qu'en m'eloignant je dérobe ma tétc A l'indigne revers que sa fureur m'apprête. Je le vois de trop loin pour l'attendre en ce lieu ; Souffrez que je l'évite en vous disant adieu ; Souffrez...
D. ISABELLE
Quoi! ce grand cœur redoute une couronne! Quand on le croit monarque, il frémit, il s'étonne! 11 veut fuir cette gloire, et se laisse alarmer De ce que sa vertu force d'en présumer !
CARLOS
Ah ! vous ne voyez pas (jue cette erreur comnuine N'est (|u'une trahison de ma bonne fortune, Que déjà mes secrets sont à ileuii trahis
Je lui cachais en vain ma race cl mon pays ; En vain sous un faux nom je me faisais connaître. Pour lui faire oublier ce qu'elle m'a fait naître ; Elle a déjà trouvé mon pays et mon nom.
Je suis Sanche, madame , et né dans l' Aragon ; Et je crois déjà voir sa malice funeste Détruire votre ouvrage en découvrant le reste , Et faire voir ici , par un honteux effet , Quel comte et quel marquis votre faveur a fait .
Pourrais-jc alors manquer de force ou de courage Pour empêcher le sort d'abattre mon ouvrage ? Ne me dérobez point ce qu'il ne peut ternir ; Et la main qui l'a fait saura le soutenir. Mais vous vous en formez une vaine menace Pour faire un beau prétexte à l'amour qui vous chasse. Je ne demande plus d'où partait ce dédain , Quand j'ai voulu vous faire un hymen de ma main. Allez dans l'Aragon suivre votre princesse. Mais allez-y du moins sans feindre une faiblesse; Et j)uisque ce grand cœur s'attache à ses appas , Montrez , en la suivant, que vous ne fuyez pas.
CARLOS
Ah! madame, plutôt apprenez tous mes crimes ; I^Ia tête est à vos pieds, s'il vous faut des victimes.
Tout chétif que je suis, je dois vous avouer Qu'en me plaignant du sort j'ai de quoi m'en louer : S'il m'a fait en naissant quoique désavantage, 11 m'a donné d'un roi le nom et le courage ; Et, depuis que mon cœur est capable d'aimer, A moins que d'une reine, il n'a pu s'enflammer; Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire Qui m'a fait infidèle, ou vous , ou donc Elvire; Mais je sais que ce cœur, des deux parts engagé , Se donnant à vous deux, ne s'est point partagé, Toujours prêt d'embrasser son service et le votre, Toujours prêt à mourir et pour l'une et pour l'autre. Pour n'en adorer qu'une , il eût fallu choisir ; Et ce choix eût été du moins quelque désir, Quekiue espoir outrageux d'être mieux reçu d'elle. Et j'ai cru moins de crime à paraître infidèle. Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux , Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des vœux ; Voilà mon second crime : et quoique ma souffrance Jamais à ce beau feu n'ait permis d'espérance , Je ne puis sans mourir d'un désespoir jaloirx , Voirdanslesbrasd'unautre,oudone Elvire, ou vous. Voyant que votre choix m'apprêtait ce martyre, Je voulais m'y soustraire en suivant donc Elvire , Et languir auprès d'elle, attendant que le sort , Par im semblable hymen , m'eût envoyé la n)ort. Depuis, l'occasion , que vous-même avez faite, M'a fait(|uitter le soin d'une telle retraite. Ce trouble a quel(|ue liuqis .unusé ma douleur;