‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 119 sur 594 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulez venger; Mais, encore une fois souffrez que je vous die Qu'une si juste ardem* devrait être attiédie. Auguste» chaque jour, à force de bienfoits, Semble assez réparer les maux qu'il vous a bits; Sa faveur envers vous parait si déclarée , Que vous êtes chez lui la plus considérée; Et de ses courtisans souvent les plus heureux Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.

EMILIE

Toute cette faveur né me rend pas mon père;

Et, de quelque façon que l'on me considère,

Abondante en richesse, ou puissante en crédit,

Je demeure toujours la fille d*un proscrit.

Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;

D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses :

Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,

Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.

n m'en fait chaque jour sans changer mon courag^ ;

Je suis ce que j'étais, et je puis davantage,

Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains

rachète contre lui les esprits des Romains ;

Je recevrais de lui la place de Livie

Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.

Pour qui venge son père il n'est point djs for£iits.

Et c'est vendre son sang que se vendre aux bienfaits»

fULYIE.

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ? Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en ouUi Par quelles cruautés son trône est établi ; Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes, Qu'à son ambition ont immolés ses crimes, Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup Tout entrepris, mille autres vont les suivre : Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre '. Remettez à leurs bras les communs intérêts. Et n'aidex leurs desseins que par des vœux secrets.

152 CINNA

EMILIE

Quoi ! je le haïrai sans tftcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des vœux impuissants? Sa perte, que je veux, me deviendrait amère, Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père; Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas, Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents Là gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie : c La liberté de Rome est l'œuvre d'Emilie ; c On a touché son âme, et son cœur s'est épris; c Mais eUe n'a donné son amour qu'à ce prix. »

FULVIE

Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre amant sa perte manifeste. Pensez mieux, Emilie, à quoi vous l'exposez, Combien à cet écueil se sont déjà brisés; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

EMILIE

Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible.

Quand je songe aux dangers que je lui fais courir,

La crainte de sa mort me fait déjà mourir;

Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose;

Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose;

Et mon devoir confus, languissant, étonné,

Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.

Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte;

Tu vois bien des hasards , ils sont grands , mais n'importe

Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.

De quelques légions qu'Auguste soit gardé,

Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne.

Qui méprise la vie est maître de la sienne.

Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit;

La vertu nous y jette, et la gloire le suit :

Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,

Aux mânes paternels je dois ce sacrifice;

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