‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 120 sur 594 · SCÈNE III CINNA, EMILIE, FULVIE · texte numérisé non relu

SCÈNE III CINNA, EMILIE, FULVIE

EMILIE

Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée

Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée?

Et reconnaissez-vous au front de vos amis

Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?

CINNA

Jamais contre un tyran entreprise conçue Ne permit d'espérer une si belle issue ; Jamais de telle ardeur on n^en jura la mort. Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord; Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse, Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse; Et tous font éclater un si puissant courroux. Qu'ils semblent tous venger un père comme vous.

EMILIE

Je l'avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage, Cinna saurait choisir des hommes de courage , Et ne remettrait pas en de mauvaises mains L'intérêt d'Emilie et celui des Romains.

CINNA

Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle

Cette troupe entreprend une action si belle !

Au seul nom de César, d'Auguste , et d'empereur.

Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,

Et dans un même instant, par un effet contraire»

Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère.

c Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux

c Qui doit conclure enfin nos desseins généreux;

c Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,

c Et son salut dépend de la perte d'un honune.

154 CINNA

c Si Ton doit le nom d*honune à qui ii*a rien d^humaiii,

c A ce tigre altéré de tout le sang romain.

c Combien pour le répandre a*t41 formé de briguas 1

« Combien de fois changé de partis et de ligues ,

c Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,

< Et jamais insolent ni cruel à demi ! »

Là, par un long récit de toutes les misères

Que durant notre enfance ont enduré nos pères.

Renouvelant leur haine avec leur souvenir.

Je redouble en leur cœur l'ardeur de le punir.

Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles

Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles,

Où Faigle abattait Taigle, et de chaque côté

Nos légions s'armaient contre leur liberté;

Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves

Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves;

Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers.

Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers;

Et l'exécrable honneur de lui donner un maître

Faisant aimer à tous l'inlàme nom de traître ,

Romains contre Romains, parents contre parente^

Combattaient seulement pour le choix des tyrans.

J'ajoute à ces tableaw I& peinture effroyable

De leur concorde impie, affreuse, inexorable;

Funeste aux gens de bien, aux riches, au séqat.

Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat;

Mais je ne trouve point de couleurs assez noires

Pour en représenter les tragiques histoires.

Je les peins dans le meurtre à Tenvi triomphants »

Rome entière noyée au sang de ses enfants :

Les uns assassinés dans les places publiques,

Les autres dans le sein de leurs dieux domestiquas :

Le méchant par le prix au crime encouragé.

Le mari par sa femme en son lit égorgé;

Le fils tout dégouttant du meurtre de sou père»

Et, sa tête à la main, demandant son salaire.

Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles trait^

Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirairje les noms de ces grands pergonnages

Dont j'-ai dépeint les m<Mrts pour aigrir les courages»

De ces fameux pioscrits, ces demi-dieux mortels,

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