ACTE II, SCÈNE I
Quand nous ayons pu vivre et croître notre gloire.
CINNA
Si l'amour du pays doit ici prévaloir,
Cest son bien seulement que vous devez vouloir;
Et cette liberté , qui lui semble si chère ,
Yest pour Rome» Seigneur, qu*un bien imaginaire.
Plus nuisible qu'utile , et qui n'approche pas
De celui qu'un bon prince apporte à ses États :
Avec ordre et raison les honneurs il dispense.
Avec discernement punit et récompense.
Et dispose de tout en juste possesseur,
Sans rien précipiter, de peur d'un successeur.
Hais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte :
La voix de la raison jamais ne se consulte;
Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux.
L'autorité livrée aux plu^ séditieux.
Ces petits souverains qu'il fait pour une année ,
Voyant d'un temps si court leur puissance bornée.
Des plus heureux desseins font avorter le fruit,
De peur de le laisser à celui qui les suit;
Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent.
Dans le champ du public largement ils moissonnent,
Assurés que chacun leur pardonne aisément,
Espérant à son tour un pareil traitement :
Le pire des états, c'est l'état populaire.
AUGUSTE
Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire. Cette haine des rois que depuis cinq cents ans Avec le premier lait sucent tous ses enfants. Pour l'arracher des cœurs, est trop enracinée.
MAXIME
Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée;
Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison :
Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;
Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre.
Est une heureuse erreur dont il est idolâtre,
Par qui le monde entier, asservi sous ses lois.
L'a vu cent fois marcher sur la tète des rois.
Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces :
Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes f
l'ose dire. Seigneur, que par tous les climaL<«
CINNA
Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'états;
Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
Ou'on ne saurait changer sans lui faire une injure :
Telle est la loi du ciel, dont la sage équité
Sènie dans l'univers cette diversité.
Les Macédoniens aiment le monarchique ,
Et le reste des Grecs la liberté publique ;
Les Parthes, les Persans veulent des souverains;
Et le seul consulat est bon pour les Romains.
CINNA
Il est vrai que du ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie; Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cicux Change selon les temps comme selon les lieux. Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ; Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance. Et reçoit maintenant de vos rares bontés Le comble souverain de ses prospérités.
Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées; Les portes de Janus par vos mains sont fermées. Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois. Et qu'à fait voir comme eux le second de ses rois.
MAXIME
Les changements d'état que fait l'ordre céleste
Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.
CINNA
C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt ,
De nous vendre un peu chéries grands biens qu'ils nous font.
L'exil des Tarquin même ensanglanta nos terres,
Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.
MAXIME
Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté ? •
CINNA
Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue. Par les mains de Pompée il l'aurait défendue : Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque étemelle à ce grand changement, Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme, D'emporter avec eux la liberté de Rome. Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir.