‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 126 sur 594 · ACTE II, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE I

El sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.

Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde ,

Depuis que la richesse entre ses murs abonde ,

Et que son sein, fécond en glorieux exploits,

Produit des citoyens plus puissants que des rois.

Les grands, pour s'affermir achetant des suffrages,

Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages.

Qui , par des fers dorés se laissant enchaîner.

Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.

Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues

Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.

Ainsi de Marins Sylla devint jaloux ;

César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous :

Ainsi la liberté ne peut plus êbre utile

Qu'à former les fureurs d'une guerre civile.

Lorsque, par un désordre à l'univers fatal,

L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal.

Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse

En la main d'un bon chef à qui tout obéisse.

Si vous aimez encore à la favoriser,

Otez-lui les moyens de se plus diviser.

Sylla, quittant la place enfin bien usurpée.

N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée,

Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir.

S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir.

Qu'a fait du grand César le cruel parricide,

Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide ,

Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,

Si César eût laissé l'empire entre vos mains?

Vous la replongerez, en quittant cet empire.

Dans les maux dont à peine encore elle respire.

Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang,

Une guerre nouvelle épuisera son flanc.

Que l'amour du pays, que la pitié vous touche;

Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.

Considérez le prix que vous avez coûté :

Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté j

Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée;

Mais une juste peur tient son âme effrayée :

Si, jalQux de son heur, et las de commander.

Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,

CINNA

S*il lui faut à ce prix en acheter un autre. Si vous ne préférez son intérêt au vôtre , Si ce funeste don la met au désespoir, Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir. Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître Sous qui son vrai bonheur conmience de renaître; Et , pour mieux assurer le bien conmiun de tous , Donnez un successeur qui soit digne de vous.

AUGUSTE

N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.

Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte;

Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver.

Je consens à me perdre afin de la sauver.

Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire :

Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;

Mais je le retiendrai pour vous en faire part.

Je vois trop que vos cœurs n'ont point pour moi de tard,

Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,

Regarde seulement l'État et ma personne :

Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits.

Et vous allez tous deux en recevoir le prix.

Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile,

Allez donner mes lois à ce terroir fertile :

Songez que c'est pour moi que vous gouvenierez.

Et que je répondrai de ce que vous ferez.

Pour épouse, Cinna, je vous donne Emilie;

Vous savez qu'elle tient la place de Julie,

Et que si nos malheurs et la nécessité

M'ont fait traiter son père avec sévérité.

Mon épargne depuis en sa faveur ouverte

Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.

Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner :

Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner;

De l'offre de vos vœux elle sera ravie.

Adieu : j'en veux porter la nouvelle à Livie.

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