ACTE IV, SCENE II
Et souffre des ingrats après Favoir été.
Mais que mon jugement au besoin m'abandonne !
Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?
Toi , dont la trahison me force à retenir
Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
Me traite en criminel , et fait seule mon crime ,
Relève pour l'abattre un trône illégitime,
Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat.
S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État?
Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre !
Tu vivrais en repos après m'avoir fait praindrc !
Non, non, je me trahis moi-môme d'y penser :
Qui pardonne aisément invite à l'offenser ;
Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices!
Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter;
Je veux me faire craindre , et ne fais qu'irriter.
Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile ;
Une tète coupée en fait renaître mille ,
Et le sang répandu de mille conjurés
Rend mes jours plus maudits et non plus assurés.
Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute;
Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute;
Meurs; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort,
Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort,
Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
Pour te faire périr tour à tour s'intéresse;
Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir ;
Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir.
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste ;
Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat,
Ëteins^n le flambeau dans le sang de l'ingrat,
A toinnôme en mourant immole ce perfide ;
Contentant ses désirs, punis son parricide;
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,
En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas ;
Hais jouissons plutôt nous-même de sa peine ;
Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.
0 Romains! ô vengeance! ô pouvoir absolu!
0 rigoureux combat d'un cœur irrésolu
184 CINKA.
Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose ! D*un prince malheureux ordonnez quelque chose. Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner? Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.