‹ Œuvres completes de P. CorneilleChapitre 163 sur 594 · SCENE I POLYEUCTE, NÉARQUE · texte numérisé non relu

SCENE I POLYEUCTE, NÉARQUE

NÉARQUE. '

Quoi! Tous^vous ÎEtrrêtez aux songes d'une femme! De si faibles sujets troublent cette grande âme ! Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé !

Je sais ce qu'est. un songe, et le peu de croyance

Qu'un hoinme doit donner à son extravagance,

Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit

Forme de vains objets que le réveil détruit;

Hais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme; '

Vous ignorez quels dirôîls elle a sur toute Fâme

Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer,

Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.

Pauline, sans raison dans la douleur plongée.

Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée;

Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais ,

Et tâche à m'èmpêcher de sortir du palais.

Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;

Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes;

Et mon cœur attendri, &'ms être intimidé.

N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé.

L'occasion, Néarque, est-elle si pressante

Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante?

Par un peu de remise épargnons son ennui ,

Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.

NÉARQUE

Aveat-vous cependant une pleine assurance

D'avoir assez de vie ou de perlévérancdT

Et Dieu , qui tient votre âme et vos jours dans sa main ,

Promel-ii à vos vœux de le pouvoir demain?

Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce

Ne descend pas toujours avec même efGcace ;

Après certains moments que perdent nos longueurs.

Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs;

Le nôtre s*endurcit, la repousse, l'égaré :

Le bras qui la versait en devient plus avare ,

Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien

Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.

Celle qui vous pressait de courir au baptême,

Languissante déjà, cesse d'être la même,

Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,

Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir.

Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle»

Et le désir s'accroît quand l'effet se recule.

Ces pleurs, que je regarde avec un œil d'époux.

Me laissent dans le cœur aussi chrétien que vous;

Mais , pour en recevoir le sacré caractère

Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire ,

Et qui , purgeant notre âme et dessillant nos yeux,

Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux.

Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire ,

Comme le bien suprême est* le seul où j'aspire,

Je crois , pour satisfaire un juste et saint amour,

Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.

NÉARQUE

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse : Ce qu'il ne peut de force , il l'entreprend de ruse. Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer; D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre , Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre; Et ce songe rempli de noires visions N'est que le coup d'essai de ses illusions : Il met tout en usage, et prière, et menace; Il attaque toujours, et jamais ne se lasse; Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu. Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.

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