II VIE DE P. CORNEILLE
demeurent au-dessous de ce degré; les bons esprits y atteignent; les excellents le passent, si on le peut passer. Un homme né avec des talents est naturellement porté par son siècle au point de perfecUonob ce siècle €st arrivé : l'éducation qu'il a reçue , les exemples qu'l a dorant les ^eax , tout le conduit jisque là. Mais, s*il va plus loin, il n*a plus rien d'étranger qui le soutienne, il ne s'appuie que sur ses propres forces, il devient supérieur aux secours dont il s'est servi. Ainsi deux auteurs, dont Tun surpasse extréniement l'autre par la beauté de ses ouvrages, sont néanmoins égaux en mérite , s'ils se sont également élevés chacun au-dessus de son siècle. Il est vrai que l'un a été bien plus haut que l'autre ; mais ce n'est pas qu'il ait eu plus de i<Nrce, c'est seulement qu'il a pris son vol d'im lieu {dus élevé. Par la même raison, de deux auteurs dont les ouvrages soat d'une égale beauté, l'un peut être on hoinme fort médiocre ^ et l'autre un génie sublime.
Pour juger de la beauté d'un ouvrage, il suffit donc de le considérer en lui-même; mais, pour juger du mérite de l'auteur, il faut le comparer à son siècle. Les premières pièces de M, Cor-* neille, comme nous l'avons déjà dit, ne sont pas belles : mais tout autre qu'un génie extraordinaire ne les eût pas faites. Mélite est divine , si vous la lisez après les pièces de Hardy , qui l'ont immédiatement précédée. Le théâtre y est sans comparaison mieux entendu, le dialogue mieux tourné, les mouvements mieux conduits, les scènes plus agréables; surtout, et c'est ce que Hardy n'avait jamais attrapé , il y règne un air assez noble , et la conversation des honnêtes gens n'y est pas mal représentée. Jusque là on n'avait guère connu que le comique le plus bas , ou un tragique assez plat; on fut étonné d'entendre une nouvelle langue.
Le jugement que Ton porta de Milite fut que cette pièce était trop simple, et avait trop peu d'événements. M. Corneille , piqué de cette critique , fit CUtandrCy et y sema les incidents et les aventures avec une très-vicieuse profusion, plus pour censurer le goût du public que pour s'y accommoder. U paratt qu'après cela il lui fut permis de revenir à son naturel. La Gnleriê du PmlaiSj la Vêuvey la Suivante, la Place Royale, sont plus raisonnables.
Nous voici dans le temps oii le ttiéàtre devint florissant par la faveur du cardinal de Richelieu. Les princes et les ministres n'ont
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qa*à commander qu'il se forme des poètes, des peintres, tout ce qu'ils voudront 9 et il s*en forme. Il y a une infinité de génies de difiërentes espèces qui n'atiendent , pour se déclarer, que leurs ordres oo plutôt leurs grâces. La nature est toujours prête à servir leurs goAts.
On recommença alors à étudier le théâtre des anciens, et à soupçonner qu'il pouvait y avoir des règles. Celle des vingt-quatre heures fut une des premières dont on s'avisa; mais on n'enfoisait pas encore trop grand cas. Témoin la manière dont M. Corneille lui-même en parle da^s la préface de Ctitanàre^ imprimée en 4633. c Que si j'ai renfermé cette pièce dans la r^le d'un jour, « ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mentes « ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujonra d'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent; « pour moi, j'ai voulu seulement montrer que, si je m'en éloigne, a ce n'est pas faute de la connaître. »
Ne nous imaginons pas que le vrai soit victorieux dès qu'il se montre ; il l'est à la fin, mais il feut du temps pour soumettre les esprits. Les règles du poème dramatique, inconnues d'abord ou méprisées, quelque temps après combattues, ensuite reçues à demi , et sous des conditions , demeurent enfin maîtresses du théâtre. Mais l'époque de l'établissement de leur empire n'est proprement qu'au temps de Cinna.
Une des plus grandes obligations que l'on ait à M. Corneille est d'avoir purifié le théâtre. D fut d'abord entraîné par l'usage établi, mais il y résista aussitôt après; et depuis ClUandre^ sa seconde pièce, on ne trouve plus rien de licencieux dans ses ouvrages.
M. Corneille, après avoir fait un essai de ses forces dans ses six premières pièœs, où il s'éleva déjà au-dessus de son siècle, prit tout à coup l'essor dans Médée, et monta jusqu'au tragique le plus sublime. A la vérité il fut secouru par Sénèque; mais il ne laissa pas de faire voir ce qu'il pouvait par lui-même.
Ensuite il retomba dans la comédie, et, si j'ose (fire ce que j'en pense, la chute fut grande. V Illusion comiqne, dont je parie ici , est une pièce irrégulière et bizarre, et qui, par ses agréments, n'excuse point sa bizarrerie et son irrégularité, il y domine un personnage de Capitan, qui abat d'un souffle le grand Sophi de Perse et le grand Mogol , et qui , une fois en sa vie , avait empêché le soleil de se lèvera son heure prescrite, parce
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qu'on ne trouvait point T Aurore qui était couchée avec ce merveilleux brave. Ces caractères ont été autrefois fort à la mode : mais qui représentaient-ilst à qui en voulait-on? Est-ce qu*il faut outrer nos folies jusqu^à ce point-là pour les rendre plaisantes! En vérité ce serait nous faire trop d'honneur.
Après l'Illusion comique ^ M. Corneille se releva plus grand et plus fort que jamais , et fit le Cid. Jamais pièce de théâtre n*eut un si grand succès. Je me souviens d'avoir vu en ma vie un honmie de guerre et un mathématicien qui, de toutes les comé« dies du monde, ne connaissaient que le Cid. L*horrible barbarie où ils vivaient n'avait pu empêcher le nom du Cid d'aller jusqu'à eux. H. Conseille avait dans son cabinet cette pièce traduite en toutes les langues de l'Europe, hors Tesdavonne et la turque. Elle était en allemand, en anglais, en flamand, et, par une exactitude flamande, on l'avait rendue vers pour vers. Elle était en italien, et, ce qui est plus étonnant, en espagnol. Les Espagnols avaient bien voulu copier eux-mêmes une pièce dont l'original leur appartenait. H. Pélisson , dans son Histoire de TAcadémie, dit qu'en plusieurs provinces de France il était passé en proverbe de dire : « Cela est beau comme le Cid. > Si ce proverbe a péri, il faut s'en prendre aux auteurs, qui ne le goûtaient pas à lacour^ où c'eût été très-mal parler que de s'en servir sous le ministère du cardinal de Richelieu.
Ce grand honmie avait la plus vaste ambition qui ait jamais été. La gloire de gouverner la France presqueabsolument, d'abaisser la redoutable maison d'Autriche, de remuer toute l'Europe à son gré , ne lui suffisait point : il y voulait joindre encore celle de faire des comédies. Quand le Cid parut, il en fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Paris. Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui ne dut pas être fort difficile; et il se mit à leur tête. M. de Scudéry publia ses Observations sur le Cid, adressées à. l'Académie Française, qu'il en faisait juge, et que le cardinal , son fondateur, sollicitait puissamment contre la pièce accusée. Mais afin que l'Académie pût juger, ses statuts voulaient que l'autre partie, c'est-à-dire M. Corneille, y consentit. On tira donc de lui une espèce de consentement qu'il ne donna qu'à la crainte de déplaire au cardinal , et qu'il donna pourtant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménager un pareil ministre^ et qui était son bienfaiteur l car il récompensait comme